Aimez-vous Brahms ? Krystian Zimerman arpente les quatuors avec piano
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BRAHMS, Quatuors avec piano n° 3 en ut mineur op. 60 et n° 2 en la majeur op. 26 | Krystian Zimerman, piano ; Maria Nowak, violon ; Katarzyna Budnik, alto ; Yuya Okamoto, violoncelle | Deutsche Grammophon, 2025

En choisissant volontairement d’écarter de cet enregistrement le premier des trois quatuors avec piano de Brahms (n° 1 en sol mineur op. 25), avec son célébrissime Rondo alla zingareze final, Krystian Zimerman et ses acolytes (Martia Nowak, Katarzyna Budnik, Yuya Okamoto) semblent avoir opéré un choix stratégique à valeur pédagogique, pour cet enregistrement qui ne retient que les deuxième et troisième du groupe. Car en détournant le regard du plus célèbre des trois, il s’ait aussi de rendre plus attentif peut-être aux traits saillants d’une écriture qui, dans l’ensemble incomparablement dense de la musique de chambre de Brahms, tient lieu d’un remarquable champ de tension. Une intention éditoriale par conséquent, pour cet album Deutsche Grammophon extrêmement réussi, où Krystian Zimerman confirme si besoin était, une veine chambriste avouée, dans laquelle il a toujours exercé son office et sa marque esthétique propre : une sensibilité exacerbée des approches, jusqu’au lyrisme et l’expressivité, qui se livre ici dans la prédominance du chant brahmsien.
On trouvera une confirmation dans cette intention générale dans la préséance donnée au n° 3 en ut mineur, sans aucun doute possible, le plus « beethovénien » des trois, avec ses cellules rythmiques prédominantes. Car ce sont bien ces cellules démultipliées qui mènent l’Allegro initial vers une marche dialectique qui ne résout pas le conflit intérieur qui s’expose là, mais qui en explore au contraire les modalités d’expression – comme un ruban de Moebius qui s’enroule inexorablement sur lui-même (c’est cette image que m’a toujours évoqué cette amorce du quatuor n° 3). Avec trois musiciens au diapason de cette nervosité d’énergie caractéristique des pages les plus agitées du Brahms chambriste, Zimerman structure de son piano régulateur un flux qui gagne en expressivité et en agitation dans le scherzo, amplifiant d’une marche inexorable et endiablée la dialectique du premier mouvement. Et de part en part, on est frappé par une prise de son quasiment idéale en proximité et relief. Les quatre musiciens, « brahmsiens » dans l’âme qui semblent avoir été créés pour souligner sans lourdeur aucune un conflit qui en effet rappelle certaines pages des quatuors Razumovsky de Beethoven, dans l’idée d’un exposé où l’architecture remplit l’office d’une répartition de l’énergie débordante. Les quatre musiciens ont fait leur cette esthétique de la scansion qui un temps s’apaise dans l’extraordinaire élégie de l’Andante, l’une des plus belles pages de la musique de chambre de Brahms, où le violoncelle de Yuya Okamoto demeure recteur du chant, décuplé par violon et alto : accents d’interrogation et d’apaisement explorent une intériorité qui a l’intelligence des confessions : qui des quatre a su imprimer un tel lyrisme ? Zimerman, connu pour sa veine poétique devant Chopin, semble en tout cas soutenir les fines arabesques du chant, qui sera porté à péroraison dans l’Allegro comodo conclusif. Quand une version de ces pièces est réussies, on en ressent les ondoiements jusque dans une certaine théâtralité des phrasés, qui me rappellent les meilleures versions de ces pages (voir Emil Gilels et le Quatuor Amadeus).
Les paysages nettement plus apaisés du quatuor n° 2 trouvent avec ces quatre-là une source d’énonciation toujours ciselée dans la précision. De telle sorte que le motif du « relief sonore » pourrait peut-être caractériser le mieux le Brahms incandescent de Zimerman, Nowak, Budnik et Okamoto. Comme aux heures les plus intenses des versions les plus enrichissantes de cette musique de l’intériorité qui sait projeter son éclat, cet opus tient le pari sostenuto des chants qui ne faiblissent pas et qui, dans ce quatuor-là affiche la part lumineuse de l’univers chambriste de Brahms. La part d’inquiétude du deuxième mouvement Poco adagio ne parvient pas à ternir l’élan, qui sera d’ailleurs transmué en affirmation par le piano de Zimerman. Le discours, qui a besoin de cette intime clarté, tient dans les confins de ce deuxième mouvement ses nuances mordorées : les chromatismes désignent ici surtout une palette de coloriste qui préfigure Fauré. On est envahi par la richesse de ces couleurs automnales auxquelles Brahms est si souvent identifié. Pour s’y fondre, pour s’y revigorer : ce rang de version nous rappelle les ressources ontologiques de la musique de chambre de Brahms. Quand viennent donc les jeux d’unisson et les accents affirmatifs du Scherzo, on puise une nouvelle fois dans cet univers sonore enveloppant que savent distiller à merveille les partenaires de Zimerman. Se laisser porter par l’énergie enjouée et irrésistible de l’Allegro alla breve est un luxe d’être, que savent apporter les meilleurs interprètes de Brahms (et cela vaut bien un Rondo alla zingareze : pour être « bref » dans le trait, cet allegro n’en est pas moins dense en projection) – là où Krystian Zimerman illustre encore une fois la joie pure du chambriste. Alors qu’à Londres et Paris (Philharmonie, 6 juin) il réjouissait son public par un retour salué (Chopin, Brahms), le pianiste et ses comparses inondent ces quatuors avec piano n° 2 et 3 d’une énergie communicative et d’un bonheur d’être. Brahms.
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