Alexandre Kantorow, de sommets en sommets
Par
BRAHMS, Sonate pour piano n° 1 op. 1 | SCHUBERT / LISZT, Song Transcriptions | SCHUBERT, Wanderer-Fantasie D. 760
Alexandre Kantorow | Bis Records, novembre 2024

L’excellence d’Alexandre Kantorow est aujourd’hui en France quasiment proverbiale, tant la fierté de compter parmi une génération elle-même exceptionnelle, un pianiste aussi accompli et qui, à son âge, a déjà prouvé autant que la réputation d’être « le plus grand pianiste de sa génération » n’est pas usurpée. On se plaît à rappeler son impressionnant palmarès, sa médaille d’or au concours Tchaïkovsky, sa notoriété mondiale acquise par la marque d’une maîtrise qui dépasse la seule virtuosité, alliée à une science consommée des détails. Et au plein méridien de cette énumération, on est toujours frappé par une discographie d’une exigence considérable, là où tant d’autres de ses collègues se laissent parfois aller là où le vent changeant des labels et du marketing les mène. Jusqu’au choix toujours réitéré du label Bis Records est signifiant dans le cas d’Alexandre Kantorow, d’un déploiement d’enregistrements effectués selon ses propres normes, ses propres temporalités, là où le kairos semble guider une maturité qui consiste en l’occurrence, à ne donner à entendre que ce dans quoi il a une vision particulière et personnelle à apporter. Des concertos de Saint-Saëns à ses approches si originales de Liszt ou Bartok, les cd se suivent et confirment une élévation de vue qui n’a décidément rien à faire avec le tapage, le sensationnel ou le fabriqué, tant de pièges potentiel d’une carrière encore en éclosion. Car Alexandre Kantorow, aujourd’hui célébré en France comme le héros de l’ouverture des J.O., fait Chevalier des Arts et Lettres à 25 ans, a le discrétion des très grands pour qui seul compte le sacerdoce d’un service humble de la musique.

Entretien avec Alexandre Kantorow, France Inter 3, Novembre 2024
Brahms en intensité et en couleurs
L’album « Brahms / Schubert » qu’il publie en 2024 a cette marque des grands millésimes que rien ne vient altérer. Déjà, parce que la Sonate pour piano n° 1 de Brahms clôt ici un cycle commencé voilà quelques années toute récentes par les Sonates n° 2 et 3. On retrouve ici ce sens d’un alliage unique entre la fulgurance du phrasé, avec des effets très détaillés et volontaire de sonorité : on peut le dire, Alexandre Kantorow est aujourd’hui en France le pianiste qui travaille le plus sur sa sonorité, non dans le sens d’effets gratuits, mais dans l’esprit de cette grammaire d’une énonciation juste. On reconnaît sans mal ces traits et cette insistance dès l’Allegro initial de la sonate, où en des repères charnières, l’éclat tout en énergie des accords succède à des ambiances volontairement irisées. Le pianiste se comporte ici comme un alchimiste du son (on se demande d’ailleurs quels sont ses secrets pour que certaines phrases apparaissent comme au second plan d’une image, dans une sorte de recul optique, qui ici se pare de teintes diaphanes). Les effets de contraste de ce premier mouvement n’en apparaissent que plus accusés, enrobés d’une théâtralité assez caractéristique du premier Brahms (et qu’on retrouve dans certaines pages de sa musique de chambre, je pense en particulier des quatuors avec piano). L’ombre dont est empreint l’Andante qui suit, effet de crépuscule poétisé (thème emprunté à un recueil populaire, Verstohlen geht der Mond auf – La lune se lève furtivement), typique de cet imaginaire romantique que la suite du cd consacre, avec le Schubert du Wanderer, est instillée par un pianiste poète, car je le dis et le proclame, Kantorow est tel. J’ai réussi à lui glisser furtivement cette appréciation lors d’une séance de dédicace voilà quelques mois à l’Auditorium de Radio France alors qu’il excellait dans le Concerto n° 1 du même Brahms. Et il n’y a pas moins de poète dans la vigueur de l’Allegro molto e con fuoco du troisième mouvement tout en véhémence (avec trio en douceur méditative qui prépare un redéploiement thématique tout en péroraison). L’Allegro con fuoco final, qui surgit comme une variation saccadée du troisième mouvement, atteint ce vertige de vélocité qu’on apprend à guetter dans un enregistrement de Kantorow, qui soulève l’enthousiasme et nourrit l’élan. Mais attention rien d’outré dans ce relief : la mise en exergue d’un dynamisme rythmé n’entrave pas la méditation qui ressortit à une reprise du souffle, un nouvel élan. Une virtuosité à la hauteur de l’expression, rien de moins mais rien d’autre que provenant d’une restitution de la substance elle-même vertigineuse de cette page.
Schubert / Liszt en vertiges
J’ai longtemps considéré avec une certaine suspicion l’ensemble du vaste corpus des transcriptions et arrangements de Liszt. Goût très modéré, personnellement, pour l’exercice en général. Il m’aura fallu du temps pour percevoir chez lui en particulier, autre chose qu’une manie transcriptive, et derrière la fréquence même de l’exercice, un autre souci plus substantiel : la volonté de faire ressortir une certaine quintessence des œuvres considérées, sorties de leur forme initiale – comme le procédé photographique de l’impression par exposition sur pellicule. Aujourd’hui, je comprends mieux le corpus des Symphonies de Beethoven transcrites, en réfléchissant à cette intention qui n’est pas à proprement parler une recréation, mais plus exactement une vision de l’œuvre initiale considérée dans ses fondements. En livrant les transcriptions de quelques lieder fameux de Schubert par Liszt, Alexandre Kantorow s’inscrit précisément dans ces pas d’une transmission quintessenciée, et on en est bouleversé. Car ici le chant est lui-même devenue une réminiscence, mais ne vient pas à manquer puisqu’il est incarné par le chant mélodique d’un piano narratif. « Der Wanderer » tient ces mêmes accents de fatalité tragique et de résignation que dans le lied, et sous les doigts de notre pianiste poète, le filtre lisztien devient un révélateur : l’assise du poème est prégnant dans la palette des émotions exacerbées vouées au clavier. L’intensité du jeu d’Alexandre Kantorow, sa profondeur méditative et dramatique opèrent à merveille. « Der Müller une der Bach » (Le meunier et le ruisseau) est déchirant d’une vulnérabilité pure où on reconnaît la charge émotionnelle et quelque peu symboliste du lied. Le pianiste nous mène vers des sommets désarmants et poignants, il n’a aucune pitié pour notre cœur battant, il sait agenouiller notre âme comme Liszt y avait pensé devant une page aussi accomplie de Schubert, où je crois, tout de l’intime chuchotement de sa musique se love. Alors quand lui succède ce discret chant de la terre qu’est « Frülingsglaube » (Foi printanière), on reprend souffle et élan, car oui, on est porté (comme faire autrement) par le charme tout en confiance qui se déploie là. Par la suite, la puissante mélancolie noire tirée des textes de Heine, avec « Die Stadt » et « Am Meer » nous foudroie, parce que l’ont voulu ainsi le compositeur et son transcripteur, ce Liszt mystique qui semble ici fondre la musique dans les ombres des tableaux de Caspar David Friedrich. Le vertige poétique devient proprement métaphysique, et on ressent la puissance évocatrice de ce pianiste, comme un prodige de l’âme. Le héros empoisonné par les larmes de sa bien-aimée, perdu devant la mer comme devant la fatalité elle-même, plonge dans les abysses du drame. Croyez-vous que Kantorow vous laissera vous échapper alors d’une telle épreuve ? Impossible : on éprouve l’amertume du souvenir, et c’est pour notre perdition, puisqu’interviendront ces accents fantomatiques en trémolos et en accords d’ombre. Vous vouliez du romantisme, en voilà, on y est au sens intégral du terme, et on en est transporté.
La Wanderer-Fantasie en exploration
On a déjà souligné que les qualités « poétiques » du jeu d’Alexandre Kantorow lui conféraient une prescience des narrations musicales. Autant dire qu’on a affaire à un pianiste d’une intelligence rare – au sens profond du terme, celui qui sait trouver « l’or du temps » de toute musique, pour reprendre l’expression d’André Breton (la seule où je lui reconnais du talent, et je crois que c’est son épitaphe). Alors quand il déploie sa prédisposition narrative dans l’un des sommets du romantisme pianistique, cette Wander-Fantasie où Schubert repousse les limites de la sonates traditionnelle, en la menant aux frontières du poème symphonique, c’est la clarté intrinsèque de l’œuvre qui est servie, au point d’être en présence de l’une de ses plus majestueuses versions. Le Schubert de la suspension du temps (celui des Symphonies « Inachevée » et « Grande », celui du second Trio avec piano), qui se dit dans la ligne mélodique de l’Adagio (inspirée par la deuxième strophe du lied « Der Wanderer » : « Le soleil me semble si froid, / Les fleurs fanées, la vie vieille, / Ce qu’elle me disent, un vain bruit, / Je suis partout un étranger », se pare des vertus de la même incandescence qu’on avait fréquentée dans l’Allegro con fuoco initial qui affirmait le thème du Wanderer er de sa fuite : d’exposition en développement, la forme sonate elle-même est l’objet d’une transmutation qui en fait l’adjuvant d’une histoire qui se dit. Nul mieux qu’Alexandre Kantorow aujourd’hui pour explorer cette vaste fresque, où le Presto et l’Allegro se succèdent dans une forme originale où se disent une marche hypnotique et agitée, des idées fixes (leit motiv qui préfigure Wagner), et presque une geste héroïque dans le final retour du même, transfiguré (le vaste enroulement fugué qui ramène au thème obsessionnel du premier mouvement, le thème même du Wanderer qui traverse toute l’œuvre). Une marche inexorable s’opère, et Alexandre Kantorow parvient à en transmettre à la fois le déroulement (la narration) et les soubassements. Il en est le transmetteur autant des différents « moments », des différentes étapes et de la substance.
L’accomplissement, en quelques enregistrements, du prodige dont est aujourd’hui porteur Alexandre Kantorow, place chacun non pas face à un « phénomène », mais justement à cette substance des œuvres. Il y avait longtemps, en quelque sorte, qu’un pianiste ne s’était pas à ce point consacré à l’essentiel de la musique qu’il transmet, mettant soigneusement de côté tout l’accessoire, et nous livrant la forme épurée de son art du service de la musique.
MOTS-CLÉS
