Entretien avec Alexandre Kantorow, France Inter 3, Novembre 2024

Brahms en intensité et en couleurs

Schubert / Liszt en vertiges

La Wanderer-Fantasie en exploration

On a déjà souligné que les qualités « poétiques » du jeu d’Alexandre Kantorow lui conféraient une prescience des narrations musicales. Autant dire qu’on a affaire à un pianiste d’une intelligence rare – au sens profond du terme, celui qui sait trouver « l’or du temps » de toute musique, pour reprendre l’expression d’André Breton (la seule où je lui reconnais du talent, et je crois que c’est son épitaphe). Alors quand il déploie sa prédisposition narrative dans l’un des sommets du romantisme pianistique, cette Wander-Fantasie où Schubert repousse les limites de la sonates traditionnelle, en la menant aux frontières du poème symphonique, c’est la clarté intrinsèque de l’œuvre qui est servie, au point d’être en présence de l’une de ses plus majestueuses versions. Le Schubert de la suspension du temps (celui des Symphonies « Inachevée » et « Grande », celui du second Trio avec piano), qui se dit dans la ligne mélodique de l’Adagio (inspirée par la deuxième strophe du lied « Der Wanderer » : « Le soleil me semble si froid, / Les fleurs fanées, la vie vieille, / Ce qu’elle me disent, un vain bruit, / Je suis partout un étranger », se pare des vertus de la même incandescence qu’on avait fréquentée dans l’Allegro con fuoco initial qui affirmait le thème du Wanderer er de sa fuite : d’exposition en développement, la forme sonate elle-même est l’objet d’une transmutation qui en fait l’adjuvant d’une histoire qui se dit. Nul mieux qu’Alexandre Kantorow aujourd’hui pour explorer cette vaste fresque, où le Presto et l’Allegro se succèdent dans une forme originale où se disent une marche hypnotique et agitée, des idées fixes (leit motiv qui préfigure Wagner), et presque une geste héroïque dans le final retour du même, transfiguré (le vaste enroulement fugué qui ramène au thème obsessionnel du premier mouvement, le thème même du Wanderer qui traverse toute l’œuvre). Une marche inexorable s’opère, et Alexandre Kantorow parvient à en transmettre à la fois le déroulement (la narration) et les soubassements. Il en est le transmetteur autant des différents « moments », des différentes étapes et de la substance.

L’accomplissement, en quelques enregistrements, du prodige dont est aujourd’hui porteur Alexandre Kantorow, place chacun non pas face à un « phénomène », mais justement à cette substance des œuvres. Il y avait longtemps, en quelque sorte, qu’un pianiste ne s’était pas à ce point consacré à l’essentiel de la musique qu’il transmet, mettant soigneusement de côté tout l’accessoire, et nous livrant la forme épurée de son art du service de la musique.