Classica, Pianiste, L’Avant-Scène Opéra

Le scandale intégral : celui que tout le monde voit et que personne n’empêche

C’est donc au vu et au su de tout un chacun, que trois journaux ont disparu en un jour de la presse française. Philippe Venturini, le rédacteur en chef de Classica (qui avait succédé à Jérémie Rousseau) aura eu beau alerter, rien n’y aura fait, et le couperet de ces trois suppressions par un groupe de finance, pur scandale pour le répéter encore et encore, aura été d’autant plus révoltant, que tout se sera finalement déroulé de manière inexorable. Tout, dans le discours public tenu par bien des acteurs du secteur de la culture, semble aujourd’hui quasiment ratifier ce fameux slogan de Margaret Thatcher, « There is no alternative », car c’est bien ce qui ressort de ces paroles fatiguées, de ces consciences à qui on a déjà trop répété que décidément non, il n’y a pas de place pour la culture. Croient-ils, tous ceux-là, que la situation soit si nouvelle que cela, et que la défense de la culture ne fut pas toujours un combat ? Aujourd’hui en tout cas, le combat fut perdu, en grande partie faute de combattants.

Alors arriva ce qui devait arriver et qui avait été dit, dans cette chronique d’une mort annoncée. Avec son n° 270, Classica fermait ses portes en mars 2025, tout comme le plus remarquable organe de presse jamais consacré à l’opéra, envié dans le monde entier au point de constituer un repère historique, L’Avant-Scène Opéra, et un courageux mensuel à vocation pédagogique consacré au piano, Pianiste. Ironie du sort ou continuité du cynisme marchand (en vertu de quoi les gros gobent les petits), je recevais dans ma boîte aux lettres en qualité d’abonné à Classica, un avis concernant une offre de transfert d’abonnement à Diapason (bien inutile pour moi, également abonné aux deux titres). Ainsi va la politique commerciale de la presse, par gros temps : le réalisme avant tout.

Le faux problème du public : premier leurre

Il est temps surtout, que le monde du « classique » se remette en cause et soit à même de comprendre qu’en dehors de toute démagogie, renouveler le public, qui est non seulement une intention louable, mais surtout une priorité, implique de renoncer à un certain nombre de « vieilles lunes ». Il me semble que c’est seulement à cette condition qu’on sera capable, au-delà des tarifs, de s’adresser à la jeunesse. Une remise en cause globale me semble nécessaire, et ce ne sont pas là des propos généraux. Pour me faire comprendre, je rappelle avant tout que jamais sans doute, on aura assisté en France à un tel déferlement de talents purs dans la jeune génération de musiciens, je le répète. Mais cette génération a décidé de mettre son talent et sa sensibilité dans la défense des répertoires vrais, et j’entends par là l’ensemble des répertoires susceptibles d’accueillir leur énergie de découvertes et de transmission, ce sacerdoce qu’il assurent plus que jamais, montrant la voie aux institutions elles-mêmes. Prenez toute cette mouvance du Consort, dont nous parlons beaucoup ici dans nos recensions de cd et de concerts : ces musiciens ont suscité un engouement réel et ce également auprès de leur propre génération, en effectuant un travail de fond autour d’approches renouvelées et de découvertes (voir tout le travail accompli et en cours d’accomplissement par Théotime Langlois de Swarte, Hanna Salzenstein, Sophie de Bardonnèche, Thomas Dunford, et j’en passe). Ont-ils cure, ces jeunes, des combats d’arrière-garde menés par ce milieu (et je vais y venir) ? Disons-le : les codes sociaux et intellectuels du « classique » sont en eux-mêmes redevables d’évolutions datant au moins de 70 ans en arrière. Comme il va de cette défense d’arrière-garde du naufrage sériel. Alors quand, faisant écho à une année 2025 dévolue à la célébration institutionnelle de Pierre Boulez, les espaces médiatiques ont été saturés par ce vacarme folklorique d’un autre temps, on se croyait revenu justement à ces vieilles lunes des années 50, quand Boulez trustait pour un bon temps les subventions publiques pour se livrer sous le Centre Pompidou, à un onanisme intellectuel qui en fait n’a jamais intéressé qu’une infime secte.

Est-on sûr par conséquent, de ne pas trouver quelque motif d’ironie (même si elle est involontaire j’en suis sûr), entre cet excellent journal qui disparaît, et le dossier de son dernier numéro : « Que reste-t-il de Pierre Boulez ? » J’y vois pour ma part cette ironie grinçante, justement pour un journal qui, pour l’essentiel, s’était gardé de verser dans la queue de comète d’une idéologie morte – car le combat est perdu : après des décennies passées à entériner comme une évidence la légitimité d’une dérive, cet enfermement volontaire a déjà rendu l’âme, et comme c’est le cas pour les étoiles mortes, on assiste tout au plus à son rayonnement rémanent. Or, cette dérive n’aura été possible, qu’à la condition d’un « habitus » de ce milieu, et je veux parler de son infini snobisme. Si, peu ou prou, cette presse veut survivre et intéresser un nouveau public, elle devra se garder de cultiver un jardin frelaté, conçu pour des few qu’on dit happy mais qui en fait, ne le sont pas du tout : ceux-là ont toujours tourné en rond dans un entre-soi fétide et continuent de le faire, dans la consomption de leur propre contentement. De l’air ! C’est le cri que semble adresser à tous une génération actuelle éprise de beauté.