L’énergie d’une passion Vivaldi

Théotime Langlois de Swarte dans un extrait du Presto de L’Été, avec l’ensemble Les Ombres, en 2021 à Montpellier.

L’intelligence d’une herméneutique vivaldienne

La vision d’un musicien intégral

Entretien de Théotime Langlois de Swarte avec Jean-Yves Larrouturou, 26 octobre 2024

Ici pour cet album de 2025, en abordant l’un des cycles les plus connus de la musique occidentale, Théotime Langlois de Swarte n’illustre pourtant pas seulement une passion et une intelligence attachées à l’œuvre de Vivaldi : il confirme notamment dans le sillage de son précédent album (Vivaldi, Concerti per una vita, Harmonia mundi 2024), qu’au-delà même de ces deux attitudes déjà essentielles pour un musicien au sens intégral du terme (pas seulement un exécutant instrumentiste donc, mais un artiste éclairé), ce qu’il enregistre en se consacrant à Vivaldi, c’est aussi, au sens fort du terme, une vision. J’ai été à ce titre, frappé par une part de son texte d’introduction au livret, où on comprend que le violoniste a perçu, et veut transmettre l’aspect « métaphysique » de cette musique du temps, que révèle le cycle des Quatre Saisons, au-delà de son occurrence historique et contextuelle. Il écrit : « Contrairement à une opinion relativement répandue, rien chez Vivaldi n’est superficiel : la forme cyclique des Quatre Saisons nous engage dans une réflexion sur le temps, qu’il s’agisse du temps de la nature ou de notre propre existence. […] Du côté de notre propre existence, l’ouvrage développe une métaphore de la vie elle-même, s’organisant autour de tonalités à la symbolique forte : mi majeur pour la naissance, fa mineur pour la mort. […] En nous renvoyant constamment à notre vie, avec ses péripéties, ses joies, les quatre concertos déploient une véritable dimension spirituelle, proposent un voyage métaphysique entre finitude et infinitude. » Oui, on en est donc à ce niveau de vision, et en l’occurrence de profonde exactitude quant à cette dimension spirituelle rarement évoquée, alors même que le moindre parallèle en matière d’histoire de l’art militerait pour un rapprochement entre le cycle et le registre de la peinture de « vanités » si prisé au XVIIe siècle.

Et on se plaît à reconnaître cette veine, pas seulement dans cette présentation du livret, mais dans l’inspiration elle-même à l’œuvre dans l’enregistrement. Ce qui en fait le ciment finalement, l’ossature autant que la cohérence : on comprend mieux cette inspiration spirituelle, qui semble orienter le choix de l’énonciation vers cette épaisseur humaine d’un temps vécu, en clair mais aussi en obscur, avec cette touche presque, d’un éternel retour induit par le cycle des saisons, cycle de la vie elle-même. Tout cela en effet affleure, à mon sens en soubassement ou comme en arrière-plan, dans l’intention générale du musicien, qui en l’occurrence se souvient aussi de cette expérience singulière en quoi avait consisté l’un de ses premiers albums, avec Tanguy de Williencourt, Proust, le concert retrouvé (Harmonia mundi, 2021). Une trace proustienne s’exerce ici qui selon moi est manifeste dans l’élévation et la préoccupation du temps qui demeurera la marque de cet enregistrement : « Les textures sonores rappellent des expériences vécues, même à trois siècles d’écart, ce qui confère à l’œuvre une force intemporelle, éminemment proustienne. », écrit encore le musicien. Muée quasiment en une préfiguration de la sonate de Vinteuil, Les Quatre Saisons de Vivaldi (ci-dessous des vidéos tirées de l’enregistrement, dont on annonce un film pour la Fête de la Musique 2025) deviennent par le prisme de ce jeune musicien à l’immense talent, quelque chose du tribut musical d’une certaine madeleine, rapportée aux reflets de la lumière dans la lagune du temps. C’est assez pour nous combler.

Allegro du Printemps
Allegro ma non molto de L’Été
Allegro – Allegro assai de L’Automne
Quelques images de l’enregistrement.