Gidon Kremer © Angie Kremer

Et la Kreutzer, Mesdames Messieurs (ci-dessous, à gauche), par ces deux immenses musiciens, écorchés vifs de leurs instruments respectifs, artistes authentiques, passeurs irremplaçables ; c’est le moment de relire la nouvelle de Tolstoï, car la violence est là, l’animalité indomptable aussi. Franchement effrayant de puissance (et même dangereux aurait dit le romancier russe), on est saisi, pétrifié et on en reste durablement intranquille. C’est finalement l’idiosyncrasie de cette sonate qui est ici cernée et miraculeusement transmise. Il va sans dire, après avoir entendu cette interprétation, qu’il s’agit là de l’une des toutes meilleures versions de la Sonate à Kreutzer, à où l’idée même de cette partition, à savoir une certaine énergie indomptable, trouve sa juste expression (selon une approche quelque peu similaire à celle de la version Anne-Sophie Mutter / Lambert Orkis, ci-contre).

Autre prodige, son Brahms dans la version live de 1982 dirigée par Bernstein à la tête du Philarmonique de Vienne (à préférer de loin à l’enregistrement studio qu’il en fit avec le Philharmonique de Berlin sous la direction de Karajan). Là (encore), dans cet enregistrement sur le vif saisissant qui doit tant à un Bernstein jaillissant, Kremer est incontestablement l’un des plus grands, et il est plus que jamais le digne élève d’Oistrakh. Dans la plus pure tradition de l’école russe (ou plus exactement l’école d’Odessa, dont le conservatoire avait été récemment bombardé par l’aviation russe), Kremer est un grand fauve du violon, les pusillanimes passeront donc leur chemin. Rien de dilué ici, ni la puissance ni l’énergie brute. Encore un Brahms tout en relief, en accents, en éructations au besoin, mais c’est pour la bonne cause. Très rares sont les violonistes qui ont su tirer de ce concerto de génie tous les escarpements d’un paysage si riche (à vrai dire, mes deux références pour le concerto de Brahms demeurent Kremer et Perlman, dans l’enregistrement que ce dernier en fit avec Giulini à la tête du Chicago Symphony Orchestra en 1977).

Et dans le Double concerto de Brahms, c’est encore dans un concert de légende de 1982 avec le même Bernstein au Musikverein qu’il livrait, avec Misha Maisky, l’une des plus saisissantes, des plus phénoménales et des plus puissantes versions de ce chef-d’œuvre. Maisky-Kremer : deux versants d’un même creuset de jaillissement, car ces deux-là sont incontestablement de la même espèce de musiciens sur-intuitifs, ennemis du tiède et vecteurs de l’éclat. Peut-on être davantage dans la corde, dans le bois, dans l’âme du violoncelle et du violon ? Impossible. Évidemment, tout cela servi par un Bernstein des meilleures années, à la tête d’un Philharmonique de Vienne survolté. Terrifiant de beauté. 

Et dans la Bible des violonistes, les Sonates et Partitas de Bach, ce moderne, ce chercheur en énonciation, excelle en demeurant dans sa ligne de sculpteur et de violoniste félin. Et si cette félinité est censée sculpter le son justement, en priorité là où le répertoire pour violon se meut en quinconces de l’expressivité romantique et moderne, la remarquable adéquation qui s’opère ici l’univers de Bach, démontre de manière assez manifeste, qu’on a affaire à un violoniste complet, qui a su mettre au service de l’ensemble de ce répertoire, son approche si originale. Gidon Kremer a enregistré deux versions de l’Everest du violon : en 1980 pour Decca et en 2005 pour ECM Records (voir intégrale filmée, reproduite ci-dessous).

1980, Decca.
2005, ECM Records.