Je pourrais une nouvelle fois me laisser aller à l’enthousiasme débordant qui est le mien devant un tel accomplissement, et redire l’admiration de tous (la mienne et celle de tous) pour ce à quoi parvient Jean-Marc Luisada dans son art – et ici, du thème de « La Dolce Vita » à la Mazurka en la mineur de Chopin, de la « Rhapsody in Blue » de Gershwin à l’adagietto de la 5e symphonie de Mahler dans l’arrangement miraculeux d’Alexandre Tharaud, en passant les « Thème et Variations » en ré mineur de Brahms, l’enchanteur nous emporte et nous saisit dans les profondeurs d’une sensibilité vertigineuse dans l’évocation des films où ces musiques ont été sollicitées. Ces profondeurs sont aussi caractéristiques de son jeu qui toujours fut particulièrement narratif. Il est de ces musiciens qui vous racontent des partitions encore davantage qu’ils ne vous les donnent à entendre. Metteur en scène des sons, Jean Marc Luisada nous enchante en captant des morceaux d’un temps « éperdu » aurait dit Glissant. Il a parlé du temps diffracté de « Mort à Venise », et le voilà à son tour en quête du temps de la pellicule et de celui des sons. « L’immortalité en à peine plus d’une heure…» dit la maison de disques, et le vertige ici s’éprouve physiquement.

Je pourrais donc redire tout cela, que j’avais voulu décrire dans mon billet de blog initial. Mais aujourd’hui, après avoir connu les deux commotions, celle du concert et celle du cd que je viens tout juste d’écouter trois fois de suite, je veux surtout insister sur un point et essayer de le faire aussi « objectivement » que possible, sans cette sorte d’emportement de l’élan enthousiaste face auquel je vois déjà le rictus du cœur sec et de l’esprit analytique qui lira ceci et qui pourrait me sortir « oui mais enfin cher ami, vous parlez de parti pris, vous êtes un fan, calmez-vous ». Car ce n’est pas de cela qu’il s’agit, et je voudrais essayer de l’expliquer, calmement – justement. Cet enregistrement, issu de ce récital, relève d’une démarche que je crois vraiment unique. Et voilà de quoi il est question : je ne connais pas d’équivalent de ce cas de figure où une passion personnelle et si « définitoire » pour un être (et c’est ce que représente le cinéma pour Jean-Marc Luisada) le conduit, selon son propre idiome (la musique), à exprimer et transmettre de manière non pas didactique mais sensitive, les repères intérieurs de son propre bonheur de pur admirateur d’un autre art – le cinéma en l’occurrence. Si on m’a bien suivi (et on aura du mérite), il s’agit là de cette capacité assez inouïe et pour tout dire acrobatique quand on y songe, moyennant une alchimie à jamais inexplicable, de faire entrer autrui dans un univers sensible de cinéphile, par les voies d’une identité de musicien. Baudelaire, lui (que je relis si peu car il est si mal fréquenté aujourd’hui), aurait parlé aussi de synesthésies et de correspondances. Car si Jean-Marc Luisada était parfumeur, il nous aurait donné à sentir les plus intimes fragrances qui lui proviennent des films qui lui sont nécessaires. S’il était peintre, il aurait réussi par quelque aquarelle, à nous faire pénétrer les formes des images du cinéma. S’il était écrivain, il aurait décrit en mots les émotions et les traces qui lui demeurent de Fellini, Visconti, Bergman, ou de Woody Allen. Il nous transmet tout cela en sons et en servant les génies de la musique : il est musicien. Le jeune Mozart écrivait : « Je ne peux écrire en vers : je ne suis pas poète. Je ne peux distribuer les couleurs : je ne suis pas peintre. Je ne peux non plus exprimer par signes et pantomimes mes sentiments et mes pensées : je ne suis pas danseur. Mais je le peux par les sons : je suis musicien. »

Et si je reprenais mon dialogue fictif avec le cœur sec et l’esprit analytique auquel je répondais tout à l’heure (je sais que c’est grave de nourrir des dialogues fictifs mais que voulez-vous), je lui dirais ceci, même pas pour le convaincre mais pour le conduire à la même commotion émotionnelle : « Aux premières notes du thème de Nino Rota, aux premiers accords de la Fantaisie de Mozart, dans les tréfonds de l’adagietto de Mahler, veuillez me qualifier s’il vous plaît cette pâleur que vous manifestez, ce battement du cœur qui vous fait perdre vos moyens… Vous ne seriez pas un peu fan, cher ami ? » Car je mets au défi quiconque de ne pas succomber de bonheur en écoutant ça. Et de ne pas avoir une furieuse envie de revoir ces films évoqués par le pianiste.

L’accomplissement pérennisé par ce cd est unique. Pour redire avec plus d’intelligence ce que j’ai essayé d’expliquer, pour redire donc la force de correspondance sensorielle et esthétique qui étreint en écoutant tout cela, de cinéma et de musique, c’est par une citation du philosophe Alain (dans Propos d’un normand) que je voudrais synthétiser, et dire ce que nous devons tous aux deux passions de Jean-Marc Luisada, musicien de génie et cinéphile généreux : « Comme la fraise a goût de fraise, la vie a goût de bonheur. »