Thomas Dunford

Quand le luthiste enchante, le magicien ose

Et tout naturellement en quelque sorte, Thomas Dunford fonde sa propre formation en 2018, l’Ensemble Jupiter, fondé en grande partie avec ses amis, avec qui il publie en 2019 chez Alpha l’album très remarqué Vivaldi Jupiter puis en 2021 Amazone et en 2022 Haendel, Eternal Heaven. On doit y ajouter l’album Idylle publié chez Erato en 2023. Des approches (pour 2021 et 2023) plus proches des albums concepts prisés par les labels, misant sur des célébrités naissantes (je ne parle pas d’opportunisme). Quoi qu’il en soit, ce début et cet essor de la carrière de Thomas Dunford confirme un itinéraire et une intention qui m’importent particulièrement : à partir de l’autorité déjà illustrée d’une excellence de luthiste, il s’agit, à l’exemple des grands anciens baroqueux (à commencer par Jordi Savall et William Christie avec ses Arts florissants où le musicien exerce également), de diffuser les répertoires baroques et de la Renaissance, selon de nouvelles mises en perspective. Comme il l’explique dans le programme du TCE de ce concert du 3 juin : « La musique ancienne a connu une grande période de redécouverte, grâce à des pionniers tels que William Christie, Philippe Herreweghe, Jordi Savall, avec lesquels j’ai eu la chance de travailler. Il est à présent de notre responsabilité, génération ayant grandi avec cette musique, de continuer à faire vivre tout en la rendant plus moderne, en montrant à quel point elle peut être accessible et combien elle peut toujours toucher les cœurs. » Mis à part la nuance à mon sens hasardeuse qui consisterait à rendre « plus moderne » cette musique (qui n’en a pas besoin à vrai dire, la modernité n’étant pas une nécessité pour sa transmission renouvelée), le musicien inscrit ses pas ce faisant, dans ceux de ses glorieux aînés, et de leur volonté d’une transmission éclairée et exigeante. Il le fait à sa manière car mis à part les enregistrements érudits et raffinés de Vivaldi, Dowland et Kapsberger, il est un enregistrement dans la jeune discographie de Thomas Dunford qui à mon avis fait déjà date et a pu représenter pour lui une sorte de tournant : il s’agit de l’album The Mad Lover publié cher Harmonia mundi avec son ami Théotime Langlois de Swarte. Je demande qu’on y soit attentif. Cet album (dont j’ai parlé dans les chroniques d’enregistrements) est consacré à un répertoire relativement rare, celui de la musique londonienne à la croisée des XVIIe et XVIIIe siècles, avec évidemment Henry Purcell mais également son cousin nettement moins connu Daniel Purcell, et d’autres compositeurs plus confidentiels tels John Eccles ou Nicola Mattheis (père et fils). Or, dans ce baroque anglais empreint de style italien et éloigné du style de cours, une alliance avec la musique populaire se manifeste dans une mesure considérable et même étonnante. Cas de jonction manifeste entre musique savante et musique populaire (aussi riche d’enseignement que ce qui ressort d’une bonne part de certains enregistrements et de la démarche de François Lazarevitch avec Les Musiciens de Saint-Julien) et qui, depuis le point de vue idéal du répertoire baroque, milite pour l’abolition des frontières entre les deux registres. On sera attentif aussi à ce qui me paraît relever non pas d’extrapolations, mais d’une mise en perspective intéressant de la part de Thomas Dunford, lors de la promotion effectuée autour de cet album, avec quelques traits de la « musique pop » contemporaine, à commencer par le répertoire des Beatles. À titre d’exemple, ce passage déjà cité, dans l’émission de France 5, « C à vous », en mars 2021 :

Cette liberté acquise, et loin de tout réflexe facile ou toute intention démagogique, permet dès lors à Thomas Dunford de croiser les répertoires et les registres, sans que cela n’apparaisse pour une fausse perspective ou un anachronisme. J’aime cette liberté vraie, loin de l’indistinction et du nivellement, qui permet sinon de « moderniser » quoi que ce soit, en tout cas de faire dialoguer les styles, dans l’intention de montrer les porosités fécondes. Et la précision à propos de la nuance importante de la modernité fut plus claire que sur le programme du TCE, quand en répondant à un entretien avec France Info de 2020, il déclarait alors : « En réalité, nous on ne cherche pas à être modernes. Je pense que le résultat devient moderne, parce que la musique l’est. La musique de Vivaldi à l’époque où elle était jouée, était la musique de son temps et elle n’avait pas d’autres codes que ceux de la société de son temps. Comme les codes de l’époque de Louis XIV, avec les ornementations baroques françaises. Donc la musique réagit à son époque comme aujourd’hui quand on écoute de la pop, la musique réagit à notre société. C’est naturellement moderne. » Dès lors, le musicien peut « oser » les rapprochements, là où justement on n’est pas dans le mélange non pensé et à partir de cette excellence du luthiste, c’est surtout l’idée essentielle de la continuité qui s’impose et qu’il exposait dans un entretien sur la plateforme « What the France » (à gauche) ou qu’il exprime si naturellement en expliquant les données de de son instrument, sur un podcast de France Musique (à droite) :

C’est dans cet esprit de liberté vraie, c’est dans ce sillage et dans ce souffle que dès lors le luthiste a pu décliner les temps différents et de nouvelles concordances, et j’y suis particulièrement sensible. À ceci près, que cette démarche ne peut s’effectuer que dans une pleine conscience de ce qui se dit et s’accomplit dans le mouvement d’un rapprochement, et ne devienne pas un réflexe pavlovien – auquel cas, on tomberait facilement dans ce risque de l’indistinction qui me semble être, pour le redire, le vrai danger en l’occurrence. La règle me semblant être dans ce champ, de ne jamais considérer les passerelles comme allant de soi, au risque de ne plus les penser et de tout mélanger – jusqu’aux frontières du karaoké. Jusqu’à présent, Thomas Dunford a réussi à se garder d’un tel risque. C’est en tout cas par une attention soutenue, me semble-t-il, à ce procédé des passerelles, qu’il parvient par exemple pour France Musique en 2023, à mêler Joan Ambrosio Dalza aux Beatles et à ses propres compositions, menées avec Doug Balliett :

La Carte du Tendre du Thomas Dunford

La justesse des rapprochements, de ces riches et passionnantes passerelles, est le plus souvent garantie par l’intelligence des approches thématiques qui peuvent les susciter. Et mardi 3 juin, le liant, le ciment thématique était d’une telle cohérence, que les déclinaisons de temps semblaient couler de source, autour du thème unificateur entre tous, des troubles et des extases de l’amour. Traverser cette réalité humaine en musique et dans l’intelligence des émotions paradoxales, disait une intemporalité de l’expression musicale des tourments et plaisir du transport amoureux. Thomas Dunford dessinait chemin faisant sa Carte du Tendre, avec ses lieux de mélancolie (John Dowland et son Can she excuse my wrongs tout de frustration ; Blind man, première composition de la soirée à être donnée, de la part du luthiste et de Doug Balliett), d’élan (Dowland et son Come again tout en élan ; Something de George Harrison…) et de sentiments contradictoires. Et c’est à la lumière tamisée de ce parcours tout en sensibilité que sans aucune difficulté, Henry Purcell côtoyait Paul Mac Cartney ou quelque réminiscence de Satie en venait à introduire Imagine de John Lennon. Quand les dialogues sont si bien pensés qu’ils paraissent couler de source, les passerelles et les ponts ne sont d’aucune artificialité. Ils disent au contraire les rencontres heureuses des goûts au-delà des temps et les convergences d’une émotion intemporelle.

Ce n’est pas là se jouer de mots, c’est ressentir physiquement autant qu’intellectuellement la pertinence des échos établis dans une intelligence qui aura été pensée à l’aune d’un programme cohérent. Dans une certaine mesure, ce type de réalisation me paraît relever en musique, d’un comparatisme de bon aloi, et que je n’aurai pas de mal pour ma part de qualifier de relationnel, au sens glissantien du terme : ni melting-pot ni juxtaposition, les évocations croisées de Thomas Dunford me semblent bien arpenter les dynamiques inattendues du dialogue. Les esprits chagrins pourront toujours pinailler, et estimer que toutes les branches de la bouture n’auront pas fleuri de manière égale (l’adjonction de la batterie, peut-être moins appréciable que les autres percussions plus convaincantes quant à elles ; certains modèles d’énonciation nécessairement « baroqueux » de certaines chansons pop), je me garderais pour ma part de cette sorte de byzantinisme mal venu dans un élan général où tout le monde se sentait si bien qu’il importait surtout d’engranger avec bonheur les vertus d’ouverture qui s’exprimaient là. Et de se rappeler qu’il n’y allait pas seulement de vertus justement, mais d’une manière d’explorer des échos pertinents en eux-mêmes : la mise en regard de la diversité des formes du baroque (avec notamment la place y occupant les ornementations) avec les racines de la musique populaire, et l’interpénétration putative des sensibilités à l’échelle d’époques différentes, pour ne citer que des aspects de ces repères de la traversée. Chacun, entonnant Let it be après une chaconne de Purcell et planant dans l’extase de ces très heureuses rencontres, retrouvait le sens vrai de hautes traditions revigorées aux harmoniques du présent. Tous, en un élan partagé, pouvaient alors remercier vivement Thomas Dunford, l’Ensemble Jupiter et cet incroyable ténor qu’est Laurence Kilsby, au talent sans limite, d’avoir offert au public du Théâtre des Champs-Élysées un moment suspendu de beauté vraie et inaltérable.