Mikko Franck ©  Christophe Abramowitz

LE CONCERT DU 12 JUIN 2025, FRANCE MUSIQUE, « LE CONCERT DU SOIR »

C’est encore fidèle à la musique française que Mikko Franck a choisi de débuter ce grand concert par deux pièces assez caractéristiques de ce répertoire finement ciselé, et dont justement la finesse tient lieu de réputation générique dans l’histoire de la musique. Et ce, pour rappeler que Cécile Chaminade (1857-1944) mérite mieux qu’une simple mention dans les dictionnaires (révisés) de cette musique française, elle dont la production soignée se caractérise souvent par la subtilité des jeux harmoniques, à l’image de cette courte pièce, Les Feux de la Saint-Jean, initialement pour piano et ici livrée dans une somptueuse orchestration de la compositrice anglaise Anne Dudley.

Anne Dudley d’ailleurs présente ce soir-là (vraie compositrice, éprouvée dans la musique de films), venait saluer après ce moment suspendu de pureté et de grâce, auquel son orchestration renforce l’aspect aérien, vaporeux et juvénile. Délice d’entendre les enfants de la Maîtrise de Radio France, dans cette pièce célébrant l’avènement de l’été sur un poème aux allures d’églogue, d’Armand Sylvestre. En voici la version pour piano et chœur donnée par la Maîtrise de Radio France en 2020 :

La Maîtrise de Radio France et Anne le Bozec (piano) sous la direction de Sofi Jeannin interprètent Les Feux de la Saint Jean op. 44 de Cécile Chaminade. Enregistré le 8 décembre à l’Auditorium de la Maison de la Radio.

Le délicieux et poignant Poème de l’amour et de la mer de Chausson était à l’avenant de cette finesse harmonique. De manière irrépressible, j’en venais à me souvenir du concert de la rentrée du Philharmonique de Radio France de cette magnifique saison 2024-2025, celui du 13 septembre 2024 où Lea Desandre donnait une version magistrale des Nuits d’été de Berlioz. Car ici, à l’image de la symbiose presque miraculeuse dont Berlioz avait témoigné dans son cycle, par rapport aux poèmes de Théophile Gautier, la maestria et la sensibilité de l’adaptation musicale des poèmes de Maurice Bouchor (1855-1929), délicate élégie des amours mortes qui ici prenait des accents d’une telle émotion par la voix miraculeuse de la soprano Vannina Santoni

Dans les deux cas on peut le dire (Berlioz et Chausson), le prodige d’un rapport naturel et fluide de la mélodie au poème, mène la musique à cette incandescence de l’émotion, où le texte obtient une dimension qui loin de le trahir, en élargit et en précise tout à la fois le spectre et le sens. À la manière de Berlioz et dans le sillage de son lien à Gautier, la musique de Chausson dans cette transcription musicale en forme de cantate, semble mener l’auditeur entre mimèsis et méditation, en une osmose avec le texte où le chant et l’orchestre semblent non seulement se compléter, mais encore cheminer vers une même sobriété, le cœur serré.

La Symphonie fantastique en émoi majeur

On savait l’excellence de l’approche de la Symphonie fantastique par Mikko Franck. En 2019, le Philharmonique de Radio France avait déjà, sous sa baguette, connu ces accents inouïs, cette intelligence quasi dramaturgique si indispensable, dans le fond, à toute approche satisfaisante de cet inépuisable chef-d’œuvre par lequel Berlioz est entré à vingt-sept ans dans la postérité des plus grandes pages de la musique symphonique, et dans l’anticipation vertigineuse du poème symphonique. Ici la « musique à programme » prend tout son sens et tout son relief, et on a là devant soi, sans doute la meilleure manière d’apprécier l’art de la sculpture de l’orchestre qui est celui de Mikko Franck. Entre 2019 et 2025, le Philharmonique s’est doté d’un nouveau violon solo, Nathan Mierdl qui, ce soir-là, rehaussait la merveille.

Symphonie fantastique op. 14 d’Hector Berlioz, Orchestre philharmonique de Radio France Sous la direction de Mikko Franck. Concert donné en direct de l’Auditorium de la Maison de la Radio à Paris le 2 mai 2019.

Quand tout est présent dans une exécution de ce chef d’œuvre absolu, l’esprit comme les sens sont au comble de la satisfaction, avec ce risque toujours présent (et pour moi inévitable) de l’extase musicale. Je mentionne la chose parce que je ne pense pas avoir été le seul à ressentir cette sorte de plénitude en cette soirée bénie du 12 juin, à me fier à une qualité de l’écoute qui devait se solder par une quantité de rappels qui ne marquait pas seulement l’attachement du public parisien au chef sur le départ. Ici, les « Rêveries – Passions » venaient de loin : de cet indicible et de cet éther où l’onirique génère l’émission du son en lui-même, et où les cordes montraient des nuances et une élévation considérables. Avec ce sens de la narration, qu’on pouvait trouver dans les effets de contrastes particulièrement bien amenés. Je ne cacherais pas que çà et là, j’aurais personnellement souhaité une vigueur encore plus poussée dans certaines attaques – sans déplorer pourtant une quelconque apathie, au contraire. Mais Mikko Franck n’est pas ami des outrances, en quoi que ce soit, et son sens des grands équilibres m’a toujours évoqué un chef comme Bernard Haitink. Équilibre et élégance, tout ce qui est indispensable au « Bal », le deuxième temps du périple du vaste « Épisode de la vie d’un artiste » par lequel, on s’en souvient, le jeune Berlioz devait graver dans une partition la fièvre des tourments romantiques et… conquérir celle qu’il finira par épouser, l’actrice shakespearienne Harriet Smithson, objet d’un émoi majeur ici livré et narré par un Philharmonique de Radio France dirigé par un Mikko Franck plus que jamais à l’écoute des moindres inflexions de cette partition où, loin de l’évanescence des sentiments, tout est conçu comme une horlogerie de haute précision. Et notamment pour exprimer ce qui est central dans cette œuvre, à savoir la fameuse « idée fixe » incarnée par la mélodie leit motiv, dans ses rappels obsessionnels et constants, le chef sait maintenir une tension palpable, dans le « nervosisme » qui, avec la mélancolie, fut le mal du siècle. Alors quand dans la « Scène aux champs », le cor anglais, sur scène, et son collègue hautbois jouant en coulisses comme c’est l’usage, tentent l’échappée que l’on sait dans une consolation sentimentale et une paix champêtre, la tension se meut en refuge, de courte durée : dans la « Marche au supplice » et le « Songe d’une nuit de sabbat », Mikko Franck décuple le relief parfois évanescent du premier mouvement, et son sens proverbial de l’énonciation rythmique fait des merveilles. Tout éclate, tout rôde (dans le sinistre commerce des sorcières), tout marche vers la fatalité du Dies Iræ et tout s’échappe vers une cavalcade où le chef aura su bâtir en précision ce que maintes fois certains de ses collègues ont défiguré par manque de rigueur. Ici au contraire, la rigueur de la battue et la méticulosité du travail préalable des pupitres fait des merveilles, une sorte de chevauchée diabolique dévale l’espace sonore, où l’aimée se mêle au sabbat final, et où il faut donc consentir aux accents de pure folie et de franche hystérie qui consument l’orchestre dans un bouquet final et maladif. Les bravos soutenus consacrent le triomphe du chef et de l’orchestre philharmonique de Radio France qui, loin de toute férule, célébrait en ce soir le compagnonnage dynamique et fécond qui aura marqué la décennie Mikko Franck.