
Le développement des formes et langages dans la musique d’art occidentale relève d’une logique d’évolution stylistique continue, comparable à un darwinisme culturel, fondée sur des processus d’appropriation, d’adaptation et de transformation progressive, plutôt que sur des ruptures radicales ou des émergences ex nihilo. La circulation des modèles, la permanence des formes (fugue, concerto, sonate, entre autres), et l’évolution des esthétiques s’inscrivent ainsi dans une chaîne d’influences internes, perceptibles de manière transhistorique. L’analyse des filiations entre Buxtehude, Bach, Haydn, Beethoven, Chopin et Debussy, par exemple, confirme la présence d’un substrat esthétique commun qui se réinvente au fil des générations. Ces interactions doivent être considérées non comme de simples transmissions linéaires, mais comme des processus dialogiques où chaque compositeur réinvente et instaure un héritage. Il n’empêche que, dans un élan de table rase, certains courants du XXe siècle ont prétendu « libérer » la musique en abolissant toute hiérarchie tonale, confondant la subversion du langage avec une négation pure et simple de l’écoute. Mais tel n’est pas notre sujet ici. Laissons donc ces abstractions sans lendemain et revenons plutôt à une autre forme de mystification, bien plus fascinante : celle qui entoure le nom d’Albinoni.
Figure ambiguë de la modernité baroque
Né à Venise en 1671, Tomaso Albinoni s’inscrit dans le paysage musical vénitien post-monteverdien, au sein d’une ville qui constitue au XVIIe siècle un des principaux foyers européens de production musicale. Contemporain de Vivaldi, Albinoni occupe une position singulière : bien qu’il ne fût pas musicien de cour, il bénéficia d’une reconnaissance notable de son vivant, tant dans le domaine de l’opéra que dans celui de la musique instrumentale. Son apport au développement du concerto soliste (en particulier pour le hautbois) constitue un jalon essentiel dans l’évolution du genre, aux côtés de Corelli, Torelli et Vivaldi. La clarté de son écriture, la rigueur de son découpage formel (notamment dans les opus 5, 7 et 9) et son intérêt pour le contraste expressif participent à une esthétique annonçant certaines pratiques du premier classicisme.
Genèse d’un mythe
La célébrité posthume d’Albinoni repose aujourd’hui de manière disproportionnée sur une œuvre dont l’attribution est largement problématique : l’Adagio en sol mineur. Longtemps perçue comme une émanation tardive et mélancolique du baroque vénitien, cette pièce fut en réalité composée (ou du moins reconstruite) en 1945 par le musicologue Remo Giazotto (1910–1998), spécialiste d’Albinoni. Giazotto affirme avoir fondé son travail sur une basse continue et quelques mesures d’une sonate d’église non identifiée, issues d’un manuscrit fragmentaire retrouvé dans la bibliothèque d’État de Dresde. Toutefois, l’inexistence de toute preuve matérielle de cette source interroge : la composition présente en effet des caractéristiques stylistiques (traitement harmonique, ligne mélodique expansive, statisme rythmique) bien plus proches du romantisme tardif que du langage baroque authentique. Exploitée initialement comme indicatif radiophonique par Jean Witold, puis largement diffusée par Herbert von Karajan, l’œuvre a bénéficié d’une médiatisation qui a effacé l’ambiguïté de son origine, renforçant un phénomène d’« illusion d’authenticité » couramment observé dans la réception moderne du répertoire ancien.
Enjeux historiographiques
La figure d’Albinoni a souffert de plusieurs distorsions historiographiques. D’une part, l’identification de son œuvre à un morceau posthume apocryphe a conduit à une réduction de son apport réel. D’autre part, la perte considérable de sources primaires (notamment lors du bombardement de Dresde en février 1945, où étaient conservées de nombreuses partitions manuscrites inédites) a entravé toute tentative d’édition critique exhaustive. Toutefois, plusieurs éléments plaident pour une revalorisation musicologique de son œuvre. L’influence d’Albinoni sur Jean-Sébastien Bach est attestée par des transcriptions directes (cf. BWV 950), et l’intérêt porté à sa production concertante témoigne d’un rôle structurant dans l’évolution du langage instrumental. La redécouverte fragmentaire de son corpus ces dernières décennies impose une relecture plus nuancée, fondée sur une triple exigence : une réévaluation esthétique, une rigueur philologique et une contextualisation historique.
Derrière l’Adagio apocryphe, se dessine une œuvre réelle, riche et influente, trop longtemps marginalisée par les hasards de la postérité. Sa redécouverte, au-delà du mythe, invite à une relecture critique des dynamiques de transmission stylistique dans l’Europe baroque, et à une réflexion plus large sur la constitution du canon musical occidental.
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