
Parmi les mythes tenaces qui jalonnent l’histoire de la musique d’art occidentale, peu sont aussi persistants – et aussi infondés – que celui selon lequel Wolfgang Amadeus Mozart aurait été inhumé, à sa mort, dans une fosse commune, victime de la misère et de l’oubli. Ce récit, largement popularisé par la culture visuelle contemporaine, en particulier par le film Amadeus (1984) de Miloš Forman, s’est imposé dans l’imaginaire collectif avec une telle force qu’il en est venu à éclipser les réalités historiques, pourtant bien établies. Or, l’analyse méthodique des sources primaires et secondaires invite à une relecture critique de cette légende noire, révélatrice de nos projections modernes sur la figure du génie autrichien, supposément méconnu de son vivant et maudit par le sort.
Une production créatrice foisonnante
Rien ne permet d’affirmer que les derniers mois de l’existence de Mozart auraient été marqués par un déclin artistique ou une détresse matérielle. Bien au contraire. Une telle lecture relève de récits infondés, solidement invalidés par les travaux fondamentaux de H. C. Robbins Landon, notamment dans 1791. La dernière année de Mozart (Fayard, 2005). En s’appuyant sur une documentation rigoureusement examinée, l’auteur démontre que le compositeur jouissait, durant cette période, d’une reconnaissance renouvelée et d’une relative aisance financière, faisant suite aux difficultés passagères survenues en 1789 et 1790. La productivité créatrice de Mozart en 1791 se révèle particulièrement foisonnante. En l’espace de quelques mois, il compose notamment La Flûte enchantée (Die Zauberflöte, K.620), La Clémence de Titus (La Clemenza di Tito, K.621), le Concerto pour piano n° 27 en si bémol majeur (K. 595), le Concerto pour clarinette en la majeur (K. 622) ainsi que le Quintette à cordes n° 6 en mi bémol majeur (K. 614). À ces œuvres s’ajoutent plusieurs pièces maçonniques à vocation rituelle (K. 619, 620, 623, 623a), attestant de la continuité et de la profondeur de ses engagements symboliques.

En juillet 1791, Mozart reçoit la commande d’un Requiem (K. 626), dont l’identité du commanditaire demeure alors inconnue. Les recherches ultérieures ont permis d’identifier ce dernier comme étant le comte Franz von Walsegg. Le compositeur autrichien accepte cette commande, marquant ainsi son retour à la musique sacrée, qu’il avait largement délaissée à la suite de son différend avec le prince-archevêque Hieronymus von Colloredo et de sa démission de son poste de maître de concert (Konzertmeister) à la cour princière de l’archevêché de Salzbourg. Dans une lettre adressée à son père, datée du 9 mai 1781, Mozart confie : « Je n’ai plus le malheur d’être au service de la cour de Salzbourg, ce jour fut pour moi un jour de bonheur. » La composition du Requiem en ré mineur est toutefois interrompue par d’autres engagements pressants, parmi lesquels figure la création de La Clémence de Titus, œuvre destinée au couronnement de l’empereur Léopold II de Bohême. Ces éléments attestent que la situation financière de Mozart à cette époque était plus que favorable, infirmant ainsi l’idée qu’il serait mort dans la misère.
Le fantasme de la mort programmée
La mort prématurée de Mozart, survenue le 5 décembre 1791 à l’âge de 35 ans, a donné lieu à une multitude d’hypothèses, souvent teintées de spéculations plus que d’analyses rigoureuses. Parmi celles-ci, les théories suggérant une implication d’Antonio Salieri, popularisées notamment par le film de Forman, sont aujourd’hui largement reconnues comme des éléments romancés dénués de fondement historique. En réalité, la cause exacte du décès demeure inconnue. Toutefois, parmi plus de 160 hypothèses formulées depuis le XIXe siècle, la plus plausible fait état d’une overdose médicamenteuse – conséquence probable de traitements artisanaux d’une qualité incertaine – sur un terrain fragilisé par plusieurs maladies chroniques, dont un rhumatisme articulaire aigu. L’impact cumulatif de ses charges artistiques, de son état de santé déclinant et des remèdes douteux utilisés pourrait avoir contribué à ce dénouement fatal. Par ailleurs, la légende selon laquelle Mozart aurait composé son Requiem en pleine conscience de sa mort imminente est réfutée par les recherches historiques. Le compositeur ignorait totalement la proximité de son décès. En ce sens, la fameuse lettre attribuée à Mozart, dans laquelle il qualifierait son Requiem de « chant du cygne » qu’il ne voulait pas laisser inachevé, est un faux manifeste. Cette missive anonyme, probablement rédigée dans les années 1820, se distingue par un italien approximatif, truffé d’erreurs, incompatible avec la parfaite maîtrise linguistique que possédait Mozart.

Une inhumation codifiée, ni indigne ni marginale
Les contrevérités les plus persistantes concernent sans doute les conditions exactes des funérailles de Mozart. Le 6 décembre 1791, un office funèbre est célébré dans la chapelle du Crucifix, et non, comme il est souvent affirmé à tort, dans la chapelle de la Croix de la cathédrale Saint-Étienne de Vienne. L’inhumation a lieu le lendemain au cimetière Saint-Marx, dans une sépulture qualifiée de « troisième classe », conformément aux prescriptions sanitaires strictes édictées sous le règne de Joseph II et maintenues par Léopold II. Ce type d’enterrement, prédominant au sein de la population viennoise, implique une « tombe individuelle commune », située dans le caveau paroissial. Comme le souligne Walther Brauneis, spécialiste du compositeur autrichien, dans l’une de ses publications, l’adjectif commune ne doit en aucun cas être compris comme synonyme de collective ou de fosse pour indigents, mais bien comme un dispositif funéraire pensé selon une logique égalitaire, indépendamment du rang social. Cette tombe, dépourvue de droit de propriété, pouvait être vidangée et réutilisée au terme d’une période décennale, ce qui explique en grande partie la disparition des restes du compositeur. Cette pratique avait pour objectif de décourager les visites aux défunts et de prévenir tout risque de propagation de miasmes au sein de la cité. Cela dit, conformément à la tradition et aux prescriptions du décret impérial, mais aussi par crainte d’une possible épidémie, l’inhumation se déroula en quasi-absence de témoins.

La vérité face aux illusions
L’examen critique des sources disponibles impose une rectification méthodologique des récits contemporains qui entourent la mort de Mozart. Il n’est pas mort pauvre, il n’a pas été abandonné, et sa sépulture correspondait aux normes ordinaires de son époque. L’historien ne saurait céder à la tentation du mélodrame ni à la fascination pour les récits tragiques dont le romantisme posthume fausse la réalité. Comme le résume avec justesse le musicologue Gilles Cantagrel – dans un échange privé avec l’auteur de ces lignes -, il serait aussi absurde que malhonnête de prétendre que Mozart « fut jeté en terre pour s’en débarrasser comme un chien galeux ». Si la postérité a perdu sa trace matérielle, elle n’a en rien perdu la mémoire de son œuvre. Le mythe de la fosse commune, en ce sens, dit moins la vérité d’un fait historique que celle d’un besoin collectif de tragédie.
Qu’il soit donc répété, sans affectation mais avec fermeté : Mozart n’a pas été inhumé dans une fosse commune.
