Jean-Marc Luisada, Festival Chopin de Paris, 8 juillet 2025

Jean-Marc Luisada

Chopin des émois

Pour ce voyage, Jean-Marc Luisada avait décidé de privilégier les Mazurkas, dans des approches ciselées qui rendaient hommage aux écritures plurielles d’un corpus si diversifié dans l’œuvre pianistique de Chopin, viatique ou bréviaire d’une âme qui se raconte. D’emblée, les Quatre Mazurkas op. 6 s’amorçaient par la scansion presque proverbiale de la Mazurka n° 1 en fa dièse mineur, sculptée par le pianiste selon son approche tout en relief. Écouter cette entame, c’est savoir en quel écrin de charme on va se mouvoir, avec ce presque-rien d’amertume où le balancement rythmique se rehausse de grâce. C’est ce même registre d’une discrétion de la nostalgie dansante que prolongeait la Mazurka n° 2 en ut dièse mineur, mais on comprend alors que les temporalités de l’opus 6 dessinent une cohésion, comme toujours quand elles sont suggérées par ce pianiste héraut des narrations qui progressent. Et ici l’histoire narrée est celle d’un mélange doux-amer, d’un cheminement dans les paradoxes du vague à l’âme. Et on se dit en écoutant cette version, que c’est ainsi que doivent être entendues ces pièces – et je ne peux m’empêcher, devant ce haut relief des émois, de me souvenir de Rubinstein. Quand intervient la Mazurka n° 3 en mi majeur, la danse est exacerbée et le charme opère par l’amplitude des nuances où Jean-Marc Luisada excelle, et la Mazurka n° 4 viendra clore cet opus 6 par une sorte d’urgence rythmique rendue à merveille.

Les Cinq Mazurkas op. 7 s’arrimaient à la célébrissime n° 1 en si bémol majeur et son alliance de l’enjoué et de l’exotique (le trait presque oriental que l’on sait, ici indexé à une douceur mystérieuse et interrogative), où le pianiste mêle savamment l’extrême douceur du toucher et les oscillations rythmiques de la pièce. Irrésistible, cette richesse de l’atmosphère ainsi créée, revigorante, cette présence élégante, entraînante, cette affirmation franche, secourable, cet enthousiasme délié. En 2019, Jean-Marc Luisada livrait son approche et sa version de cette merveille en une masterclass et une interprétation qu’on retrouvera ci-dessous (Masterclass puis interprétation relatives à la Mazurka n° 1 op. 7 de Chopin. © Pianiste magazine, podcast de 2019).

Les Quatre Mazurkas op. 17 avaient cet éclat des grandes soirées et des ambiances moirées où mon imagination sans doute indomptée s’est toujours aventurée dans le « bal de têtes » du Temps retrouvé ou dans celui où s’émeut un Grand Meaulnes pensif. L’éclat de la Mazurka n° 1 en si bémol majeur avait ces accents d’une présence qui se raconte, encore et encore, qui se vit même et se ressent dans ce brillant enlevé des accords, en pleine danse. Et il faut entendre cette poésie de la Mazurka n° 2 en mi mineur sous les doigts de Jean-Marc Luisada, pour encore en une occasion rêvée, apprécier le toucher intelligent, la tendresse émotive des nuances, le velouté des phrases où on frôle une larme, encore trop fière pour couler tout à fait. On oscille encore quand on chemine, on hésite et on marche pourtant, dans la Mazurka n° 3 en la bémol majeur, où les développements agrandissent l’espace et mènent à l’amble un trot de la sensibilité – ici le rubato inimitable que j’ai dit, fait son office, et donne au rythme sa vraie dimension. Alors oui, quand intervient le joyau, la Mazurka n° 4 en la mineur, le mystère est accueilli en son intégrité, celle d’une sorte de suprême présence nostalgique qui, dans sa délicatesse même, dit une douleur certaine. La science rythmique de Jean-Marc Luisada opère dans ce contexte selon une richesse d’énonciation rare (seuls les vrais pianistes spécialistes de Chopin en sont capables). On ne s’étonnera donc pas de voir le grand cinéphile évoquer Cris et chuchotements dans son approche (voir la masterclass ci-dessous), pour explorer les temporalités de déploiements de la tristesse vouée à ce chef-d’œuvre de Mazurka où Chopin manifeste, très tôt dans sa vie, « une forme de clairvoyance sur son destin » (selon les mots du pianiste dans le programme). Si le musicien est à ce point convaincant dans cette œuvre empreinte d’un élan tragique, c’est qu’il s’adosse à une véritable grammaire du langage qui s’articule ici dans toute sa richesse : pour le redire, on a là certainement la quintessence de Chopin, comme les meilleurs l’ont approchée (les instabilités fécondes de Samson François, la substance même chez Rubinstein). L’émotion transmise est donc émise savamment, dosée au cordeau, mesurée au trébuchet : Luisada est un technicien surdoué des émois (ci-dessous Masterclass puis interprétation relatives à la Mazurka n° 4 op. 17 de Chopin. © Pianiste magazine, podcast de 2019).

Après le miroitement des Mazurkas, le public de Bagatelle avait rendez-vous avec la sagesse pensive et l’éminente poésie de la Berceuse en ré bémol majeur op. 57, composée en 1844. Cette sagesse qui est pour Chopin un stoïcisme, conquis pour un temps sur un état de santé qui s’aggrave (progressions de la tuberculose), l’année même de la mort de son père, est rendue par un pianiste méditatif, avec les harmoniques d’une tragédie intime dissimulée. En ce moment hors du temps, il semble incarner la grâce d’une douceur qui prend les accents de l’enfance, et y pourvoie en vertu de la grâce extrême d’un toucher unique, je l’ai dit. Volutes de légèreté et dentelles de notes sur ce clavier confident, l’approche de Luisada appartient aux plus riches heures d’une transmission accomplie de cette musique. Quand in fine tout disparaît, quand tout s’efface, quand tout se retire dans la paix intérieure, on sait qu’on a là, devant soi, une substance rarissime, l’incarnation artistique de Frédéric Chopin.

Quand vient sans doute le plus impressionnant des quatre Scherzos, le n° 2 en si bémol mineur op. 31, les connaisseurs des concerts de ce musicien-conteur savent qu’on atteint là avec lui un sommet impressionnant. Rien à voir ici avec cette virtuosité d’apparat qui souvent engloutit l’approche de Chopin et flatte les égos : entendre ce Scherzo en une version aussi réfléchie et aussi stimulante, c’est faire l’expérience de cette « véritable tragédie en si bémol mineur » comme l’écrit le pianiste. Le déferlement ici est expressif, il ne repose pas sur une juxtaposition de traits brillants. Les triolets fameux et leurs « réponses » coruscantes ont alors le relief d’un discours signifiant, la narration de haut sens d’une révolte intérieure dont le pianiste explore les développements, comme le parcours d’un paysage escarpé dans lequel il faut cheminer, saisissant les répits, affrontant les orages, conquérant les deltas. L’une des marques fondamentales de l’approche de Luisada dans ce Scherzo, je l’ai déjà dit, repose sur une double dimension : ce relief expressif singulier, allié à une science consommée de la structure qui vous apparaît à l’écoute, dans toute sa pertinence et son acuité. Les moments du parcours sont à ce titre exposés avec ce sens inné et si précieux de la narration qui, je le répète après d’autres, est l’un des secrets de ce musicien, et l’un de ses atouts majeurs. Faut-il être « Romantique » dans l’âme pour savoir distribuer ainsi les éclats d’une âme… On disait de Jean-Auguste-Dominique Ingres qu’il était un Grec du siècle de Périclès égaré au XIXe siècle, je crois qu’on pourrait dire de Jean-Marc Luisada qu’il est un Romantique, ami de Chopin, Delacroix et tous les autres, égaré au XXIe siècle.

Beethoven des densités

En un langage tout autre, Jean-Marc Luisada fait pourtant apparaître des passerelles : dans les Six Bagatelles op. 126, il livrait encore une quintessence, celle du dernier Beethoven (« ses derniers mots au piano » comme l’écrit le pianiste), mais pas celle que souvent certains pianistes se croient obligés d’intellectualiser outrageusement en se perdant dans leurs propres byzantinismes – il s’agit au contraire de cette charge émotionnelle passée par une architecture transcendantale et une quête de l’ascèse. Selon le mot du pianiste dans le programme (au sein d’un magnifique livret accompagnant tout le festival) : « J’aurais souhaité intituler ce programme : des bagatelles à Bagatelle ! », où il conçoit aussi les Mazurkas de Chopin comme des manières de bagatelles – mot ambigu, car comme il le précise, ces pièces « dissimulent, sous leur forme brève ou leur titre trompeur, une profondeur bouleversante. »

Pour Beethoven donc, dans ce court précipité synthétique de ces pièces qui « résument tout son univers, comme si chacune était un haïku japonais » (mots du pianiste dans le programme), avec la première Bagatelle en sol majeur, Andante con moto, on est déjà dans les oscillations qui peut-être préfigurent celles de Nohant : une intranquillité ici irise les couleurs d’un piano qui explore de sidérantes densités expressives. Après l’intranquillité, l’éclat de la Bagatelle en sol mineur, en un Allegro tout en contraste, où le trait fulgurant de l’amorce, tempéré par le retrait qui s’ensuit, le tout dessinant l’une de ces structures dialectiques caractéristiques de Beethoven. La fougue y est l’idiome et le développement la règle, le tout prenant dans la « syntaxe de l’éclair » comme l’aurait dit Saint-John Perse, les atours d’une éloquence de l’énergie, dans la juste lecture qu’en donne Jean-Marc Luisada. Dans la Bagatelle en mi bémol majeur, sous les allures d’un Andante, les traits méditatifs qu’on connaît chez Beethoven, disent aussi le haut degré d’une réflexion construite, qu’on retrouve en particulier dans les ultimes quatuors. Le Beethoven « métaphysique » est avant tout un Beethoven de l’émotion, le jeu de Jean-Marc Luisada me semble en éclairer la vérité là encore. La Bagatelle en si mineur mène, Presto, cette chevauchée que certains qualifieront parfois de jazzée (préfiguration qui confirme en somme l’étonnante Arietta de la sonate n° 32 en ut mineur) et qui, dans le jeu du pianiste, affirme le discours beethovénien péremptoire et obstiné qui s’y déploie, alors même qu’y passent les variations lunaires d’une sorte d’ataraxie musicale. Les paysages qu’exposent ces bagatelles sont, résolument, de l’ordre même de ce concentré expressif des styles de Beethoven, miracle de sa dernière période. Des six, la Bagatelle en sol majeur (Quasi allegretto) est celle où s’exhale le plus cette infinie tendresse qu’on connaît au Beethoven d’antan, et Jean-Marc Luisada y collige l’intime et l’aveu, familier de cette crête de la nostalgie qu’il sait si bien parcourir. Tout comme il sait habiter la fulgurance de la sixième Bagatelle, en mi bémol majeur (Presto – andante amabile et con moto), où se côtoient et se relaient les antonymes du cri et du retrait, dans la poursuite (toujours éminemment dialectique) du lieu et de la formule d’une unité – et il faut voir Luisada déployer ici la force tranquille d’une autorité souveraine, qui se love dans toute cette substance. Une maîtrise des univers intérieurs des compositeurs servis : telle est l’autre définition de cette « quintessence Luisada » que je m’efforce d’approcher depuis quelques années.

Liszt des abysses

On sait l’extrême particularité de la dernière période de Liszt, où les préoccupations métaphysiques et religieuses dissolvent l’ancien style flamboyant qu’on lui connaît. Moment âpre d’une telle épure qu’on en vient à côtoyer les limites de la tonalité, ce qui me fait dire qu’il ne s’agit même plus d’épure, mais d’une fréquentation des frontières. Le compositeur s’enveloppait alors de mysticisme et de macabre, pour conjurer sans doute l’angoisse de la mort en l’étreignant. Ce Liszt-là, aux œuvres « dépouillées » comme le dit Jean-Marc Luisada, n’a rien de séduisant. Ses Nuages gris ou sa Lugubre gondola explorent des ambiances funèbres où la musique ne se déploient plus que dans une infinie restriction harmonique où l’empreinte wagnérienne est patente. Et si le pianiste a choisi cet extrême, c’est dans une cohésion manifeste avec le reste du programme, où l’émotion exacerbée fréquente une valeur d’« adieux » pour reprendre son terme : les Mazurkas, « journal intime » de Chopin, les Bagatelles, derniers feux synthétiques du piano beethovénien, et ici l’ultime extension de l’expression lisztienne, où le piano arpente les gouffres. Le pianiste livre ces lambeaux d’interlocution avec sa science de l’ascèse qu’il a menée à l’acmé avec sa version désormais immortelle des dernières sonates de Schubert, sans masquer ici la difficulté d’expression d’une musique qui finalement, tend au silence du tombeau.

Ce concert somptueux et bouleversant s’achevait par la Fantaisie en fa mineur op. 49 de Chopin, à qui revenait le dernier mot comme il se devait. Mots d’une lassitude palpable et d’un élan de survie, état d’esprit qui annonçait sans doute la séparation ultérieure avec George Sand en 1847. On retrouvait dans cette ambiance tempétueuse à souhait la vigueur de ce Luisada prince du Romantisme et des élans intérieurs, lui qui en une véritable palette de nuances, dessine à l’aquarelle les paysages d’une âme et raconte sur pellicule les images d’une vie. Jean-Marc Luisada est un musicien, il est pianiste. Mais la multiplicité de sa palette s’artiste (peintre des émotions, cinéaste des sentiments, narrateur des temporalités) converge vers une identité commune qui à la fois étreint et transcende cette multiplicité. Je crois donc avoir enfin trouvé ce qui fonde sa quintessence : Jean-Marc Luisada est un poète.

Le commerce qu’entretient depuis un si long temps le poète avec la rose n’est pas ce que l’on croit (image d’Épinal, motif lénifiant, cliché facile). La fréquentation de la perfection de la rose, mais aussi la confrontation à son destin éphémère, a donné les plus belles pages en poésie, depuis fort longtemps – et je ne vais pas ici les énumérer, avec en tête les sonnets de Ronsard. Mais il est un épisode tragique qui dit les noces inextricables et les destins croisés du poète et de la rose : on l’a oublié peut-être, mais Rainer Maria Rilke meurt en 1926 d’une piqûre d’épine de rose, qui aggrave brutalement la leucémie dont il souffre. Pourtant, ni tragédie ni idylle, la fréquentation de la rose par le poète dit une symbiose ontologique, entre l’incarnation de la grâce, avec celui qui y tend. Ce concert du 8 juillet s’est conclu, je l’ai dit, par le baptême par Jean-Marc Luisada, de la rose élaborée pour la 40e édition du Festival Chopin. Moment de délicatesse et d’humour, mais j’y vois aussi le symbole d’une plénitude : venant consacrer l’exercice à ce haut degré, d’un sacerdoce de musicien qui irrigue la poésie elle-même, le geste scellait une alliance de beauté.