Abdel Rahman El-Bacha, Festival Chopin de Paris, 7 juillet 2025
MOZART, Sonate en ut mineur K. 457 n° 14 | CHOPIN, Trois Mazurkas op. 59 ;
Troisième Ballade en la bémol majeur op. 47 ; Vingt-quatre Préludes op. 28

L’art de certains musiciens semble inséparable d’une éthique de l’interprétation. Pour ceux-là, dont la présence est rare et les enregistrements sertis d’une longue méditation, l’art d’interpréter et de transmettre se tient à la croisée d’une lecture engagée et du pur service de la musique. Le nom d’Abdel Rahman El-Bacha s’est toujours confondu dans mon esprit, avec ses deux intégrales des Sonates pour piano de Beethoven (Forlane, 1993 ; Mirare, 2013), accomplissements décisifs qui font de lui l’un des plus éminents interprètes de Beethoven, et modèles justement de cet engagement rare et précieux où l’on reconnaît le sacerdoce du musicien intégral. Son nom a toujours aussi été pour moi synonyme d’une singulière probité, et d’une certaine élévation de vue. J’oserais même risquer à son endroit le terme d’une certaine « sagesse », autant dans l’approche des œuvres que dans l’appréhension de la musique elle-même. C’est aussi ce que j’ai reconnu avec bonheur dans chacun de ses concerts auxquels il m’a été donné d’assister auparavant, notamment au Festival « La Folle Journée » de Nantes. Pour celui du 7 juillet lors de cette 40e édition du Festival Chopin de Paris, un programme Mozart – Chopin, et en substance cette même élévation du ton et de la vision dont ce pianiste sait gratifier son public au centuple, comme le don généreux d’une épiphanie de la sensibilité. [Je recommande les « Grands entretiens » de France Musique, consacrés à Abdel Rahman El-Bacha, entretiens réalisés par Judith Chaine en avril 2021, en 5 parties : 1/2/3/4/5]
Mozart et Chopin cheminent
Avec son Köchel 457, sa seule indexation au catalogue de Mozart indique bien ce qui s’avère dès les premières mesures de la Sonate en ut mineur n° 14 : on est ici dans l’amorce de la dernière période de l’œuvre. Avec ses accents de gravité alliés aux allures de légèreté plus attendus, le discours mozartien entame avec entre autres cette sonate de 1784 une mue qui conduira quelques années plus tard à ce style tardif si marquant, et qui achève les mutations en germe depuis quelques années déjà. Dans ce contexte, l’approche suivie par Abdel Rahman El-Bacha adopte la ligne claire d’une lumière apollinienne à laquelle s’adjoignent les traits d’une intranquillité parfois farouche. C’est dire combien il n’est pas illusoire de vanter en cette ligne de crête, les vertus d’équilibre du jeu du pianiste. On pourrait presque dire que des accents pré-beethovéniens se font entendre dès le premier mouvement Molto allegro, et El-Bacha y fait ressortir à merveille au sein des développements, la marche d’une dialectique qui annonce certainement Beethoven. Les avancées dans l’incertain et l’interrogatif sont ainsi reliées à une science de la structure, palpable dans la progression de ce premier mouvement, selon le cheminement mené par le pianiste. Avec une délicatesse d’expression saisissante, l’émotion qui se dégage de l’Adagio est plus que jamais caractéristique de ce langage opératique qu’on retrouve dans les concertos, et Abdel Rahman El-Bacha progresse ici moyennant une richesse de nuances considérable. Une proximité du discours, une intimité singulière, parcourent le ton de l’aveu. Quand vient l’Allegro assai et son amertume angoissée, on est déjà riche de tout un itinéraire qui permet ces saccades, ces ruptures de phrases qu’on retrouve dans un développement du thème que le musicien innerve d’une certaine urgence et mène à l’affirmation volontariste finale.
Les Trois Mazurkas op. 59 sont chez Chopin des exemples canoniques de son esthétique d’un balancement dansant porteur de nostalgie, de cette anticipation de la saudade en oberek. Abdel Rahman El-Bacha traverse avec méthode ces oscillations songeuses, ces rêveries ciselées dans l’instabilité et sa lecture arrime leurs voiles vers une transparence inattendue. La première Mazurka en la mineur est à l’image de cette science de l’équilibre, la deuxième en la bémol majeur a cette grâce appuyée du tournoiement, la troisième en fa dièse mineur, cette fierté légère : on retrouve les repères connus.
La Ballade n° 3 en la bémol majeur op. 47, dans laquelle naguère Zimerman avait ces accents poétiques que l’on sait, est explorée par Abdel Rahman El-Bacha en un cheminement, pour reprendre ici une figure particulièrement nécessaire. Les deux thèmes si différents, qui en cette ballade marquent des atmosphères si divergentes, sont approchés avec un sens consommé du contraste, justement, où la richesse expressive s’impose comme une évidence. Trémolos de la main gauche, mélodie obstinée, paysage riche et affirmation finale, sont livrés avec cet éclat qui transcende le brio, parce qu’il a été acquis par un parcours – et quand viennent les accords de fin, on est soi-même enrichi d’un triomphe intime, reconnaissant au musicien d’en avoir transmis la plénitude. Une vérité de Chopin semble se lever, qui ne quittera plus ce concert.
Les Préludes, en relief majeur
J’ai toujours considéré les Préludes de Chopin comme le manifeste du piano romantique. C’est avec ces vingt-quatre courtes pièces que s’affirme sans voile une esthétique du sentiment et de son expression intense. J’y ai toujours vu par ailleurs le champ du corpus de Chopin, où tout pianiste se révèle ou non en adéquation avec cet univers de l’intériorité. Dans ces chefs-d’œuvre j’ai également toujours eu tendance à considérer le sommet définitivement atteint par Rubinstein et Pollini.
Alors quand cela commence en arpentant le fier (n° 1) et le vertige (n° 2), on sait immédiatement en quel écrin le pianiste nous offre les miroitements d’un cœur intelligent. De son intense et ancienne fréquentation de ces diamants bruts, Abdel Rahman El-Bacha sait l’art de la taille attentive, avant le polissage qui saura vous accueillir, vous surprendre et vous faire battre le cœur. On peut parler sans ambages et sans risque à ce très haut niveau, d’une perfection technique, là où l’outil impeccable permet d’aller plus loin, et de plus haut se tenir prêt à l’efflorescence de l’émotion. Il sait rappeler le liant, la cohésion et le langage d’une suite qui déjoue la juxtaposition et vous mène, esquif, vers les hautes mers de l’émoi intérieur. Alors quand les rapides ondoiements du n° 3 perlent en une fluidité translucide, on se doute sans en deviner l’éclair, que le n° 4 vous mènera très loin, vers une zone de dépouillement et de détresse qui est l’une des acmés de l’œuvre. Ici et en recueillement, la sagesse du pianiste s’efface pour dire la blessure d’une solitude encore jeune mais complète, l’exil incurable autant que la maladie, et l’âme inclinée. Intime fixité de la douleur, que le pianiste sait vous donner sans recours – parce qu’ainsi l’a voulu Chopin. Cette tristesse pure est un abîme qui ne cherche pas de delta, le pianiste y est l’interprète fraternel d’un compositeur qui, un jour ou une nuit de 1838 à Majorque, a su écrire là l’une de ses pages accomplies, et l’une des expressions pures en musique, du désespoir. Le Prélude n° 6 aura des effets d’élargissement ou d’étirement de la mélodie, où se confirme le prodigieux relief des nuances ménagé par le musicien. Impossible, dès lors, de minorer cette tension en cohésion, qui mène le charme consolateur du Prélude n° 7 comme un baume inespéré. Abdel Rahman El-Bacha, frontalier du silence (dans une lecture où le rubato régit tout désormais), y appose un frôlement des touches, pour tendre vers nous le baume précieux. Les tourments du Prélude n° 8 seront tournés vers l’évanescence avec ce même relief qu’on a su reconnaître tout au long de cette vaste prière individuelle.
Beauté farouche, alors, du Prélude n° 9, et El-Bacha y martèle le ton déclaratif par des forte qui résonnent sans raisonner, dans cette somptuosité des accords graves que tempérera à peine le retour du jeu perlé dans le n° 10. Vous doutiez alors de l’énergie distribuée ? Le Prélude n° 12 est extirpé de sa gangue par une scansion appuyée : Abdel Rahman El-Bacha sculpte soigneusement chaque note du déferlement, et me vient à l’esprit la « péroraison » qui fut la marque de Pollini dans les Préludes, quand tout n’est qu’éclat et que le pianiste fait crier son instrument, mais distinctement. Et comme l’alternance est la règle du cycle, le Prélude n° 13 aura ces couleurs pastel d’un songe, où le toucher lui-même onirique du pianiste fait à nouveau des merveilles. L’un des autres sommets célèbres, le Prélude n° 15, revêt cette douceur automnale où El-Bacha se souvient des voiles ombrées de l’enfance, pour une nostalgie qui a goût de suavité. Souviens-toi des jours anisés où la lumière avait ces teintes moirées. Le pianiste nous les révèle avec ce sens des couleurs où le clavier se meut en nuancier éloquent. Très loin se lève l’orage menaçant que le piano ne tardera pas à accentuer. Si vous frissonnez, alors pour de bon le musicien a accompli son prodige de puissance, et avec El-Bacha on ne s’en étonnera pas, c’est celle d’une force tranquille (fortissimo nets, accords plaqués foudroyants à teneur tragique). Mais c’est l’orage de l’âme, et rien n’y est immuable, même la tragédie qui rôde à intervalles réguliers, alors reviendra la trace émue et intacte d’une pureté invulnérable. En cette page si caractéristique de l’écriture de Chopin, El-Bacha excelle pour mettre au service de la densité émotive, une maîtrise intégrale de l’énonciation.
Le Prélude n° 16 est sous les doigts de ce pianiste virtuose, un sommet de vélocité et de précision. S’il s’agissait de Paganini, on crierait au diabolique, ici chez Chopin, on est confronté à l’un de ces grands défis à relever pour un pianiste, celui de ne jamais fléchir tout en transmettant un au-delà de la vélocité elle-même. Mais encore faut-il assurer cette vélocité folle, et je dois dire que je n’ai guère en mémoire qu’Arthur Rubinstein pour un tempo plus rapide encore. Ici, on est bien à cette frontière où la technique, pour le redire, n’est plus qu’un détail, une base dont on ne doit même plus parler. Et c’est la conscience de la place de cette technique qui, seule, permet la juste transition avec le Prélude n° 17, puis l’avènement de l’autre déferlement « péremptoire » et fulgurant du n° 18. Le Prélude n° 19, encore perlé, prépare un autre avénement.
Si vous avez pu engranger l’économie de moyens du Prélude n° 4, vous ne serez pas, pensez-vous, surpris d’entendre le pianiste dans cet autre dépouillement de l’autre chef-d’œuvre absolu de ces Préludes, je veux parler du n° 20, célébrissime au point d’avoir fourni l’une des plus célèbres reprises populaires d’un air de Chopin (Barry Manilow, Could it be magic, en 1973). Et pourtant, Abdel Rahman El-Bacha apporte à ce pur joyau une telle puissance expressive que oui… on est sûr, dès lors, d’avoir rarement entendu ce legs de Chopin, avec une telle concentration de force, d’intelligence, de relief, de solennité, d’élévation, de transcendance, d’incarnation. Là encore, au cours d’un concert, quand un musicien vous saisit à ce point, ne vous laissant aucune porte de sortie devant une telle puissance de l’émotion, vous repensez par la suite à ce qui constitue votre système de références. Et je le redis, étant donné que les Préludes ont toujours dans mon esprit, été synonymes de Rubinstein et Pollini, je ne me souviens guère que de la version de Pollini (en tête aussi, la trace de deux autres de la même « famille » dans la hauteur de vue : Ashkenazy et Kissin) pour donner à une telle brièveté, une telle virtualité d’éblouissement. Oui, il faut être un très grand spécialiste de Chopin, pour parvenir à une telle perfection et à une telle projection vers chacun, vers les entrailles de chacun pour le préciser. Les Préludes qui suivent cet Himalaya ont toujours souffert, à mes yeux, de le suivre justement, car seul le silence ne peut subsister après le Prélude n° 20. Il faut la rigueur proverbiale d’Abdel Rahman El-Bacha pour encore cheminer vers l’agitation du n° 22, ou in fine la tragédie épique de cet autre sommet du Prélude n° 24. Et il y faut du souffle, le souffle d’une veine lyrique qui ne fléchit devant aucun défi de l’expression : cette conclusion n’est que tempête, là où la force seule d’un pianiste, sa capacité d’instrumentiste et sa pensée aussi, peuvent étreindre la plongée et l’ascension, la beauté et l’élan.
Être le spectateur privilégié d’un tel concert, c’est être au rendez-vous d’une plénitude de la musique. On a appris à reconnaître en Abdel Rahman El-Bacha la densité d’une réflexion portée sur les partitions qu’il sait incarner. Avec lui et on le sait, l’infime détail est soupesé et la structure consacrée. Chemin faisant et au fil du temps, on a su identifier ce pianiste hors du commun à une spiritualité affirmée du geste musical. Pourtant, l’art d’Abdel Rahman El-Bacha réussit les prodiges les moins attendus, et nous rappelle la promesse donnée par Nietzsche dans Le Gai savoir, de « danser même au bord de l’abîme. » De tous ses accomplissements, on saura saluer en lui une mélodie qui vient de loin, et des harmoniques qui forent en profondeur, lui conférant cette grâce unique d’habiter le chant de l’ascèse.
