Festival Chopin de Paris. Parc de Bagatelle. 40e édition, 2025

Mettons-nous à l’aise

Lundi 7 juillet, 20h15, nous nous installons au premier rang, pour ce concert prévu à 20h45. Un homme très bien habillé, de forte corpulence, s’assied à ma gauche, occupant immédiatement un certain volume. Là il retire ses chaussures. Puis ses chaussettes. Certes, nous sommes non loin de la roseraie. Mais en cet été caniculaire porteur de sudations diverses, je crains que ne viennent se mêler aux délicates effluves du jardin de Bagatelle, des fragrances plus douteuses. Je décide donc de changer d’allée de sièges, et je translate à droite. Quelques minutes après, à la place que j’occupais, s’installe un homme encore mieux habillé, costume de ville. Il pose à ses pieds un grand sac en toile, donc il tire une gamelle en fer blanc. L’homme se met alors à table. Plat de pâtes aux truffes : j’ai reconnu le parfum caractéristique des truffes, mais qui en la circonstance se mêle défavorablement aux senteurs de son voisin aux chaussettes ôtées. Fourchette de table. L’homme est affamé, de toute évidence. Il avale en peu de temps ce grand plat de pâtes. Parvenu à la fin de son dîner, il racle le fond de sa gamelle en fer blanc. Bruyamment. Et le fer blanc, ça fait du bruit. L’opération dure environ une minute trente, et c’est long, une minute trente à râcler le fond d’une gamelle en fer blanc. Il attire sur lui les regards, car nous sommes à quelques minutes du début du concert, tout au plus. Après être venu à bout des dernières traces de truffes, de la dernière nostalgie de macaroni, il range la gamelle dans son sac en toile, dont il sort un plus petit sac vert, de pâtisserie. Et là, il y plonge la tête, goulument, et on partage le spectacle généreusement offert. Le concert commence, c’est Abdel Rahman El-Bacha, qui nous offre Mozart et Chopin.

Mardi 8 juillet, 20h10, nous nous installons au premier rang, pour cet autre concert prévu à 20h45. À ma droite cette fois-ci, vient s’asseoir un homme très âgé, avec, lui aussi un sac en toile (décidément, les sacs en toile semblent être du dernier chic parisien en ce moment). Il en sort dans un premier temps différents titres de presse, Le Monde, puis Le Figaro, avant une forte quinte de toux bruyante : toux grasse, postillons et glaires postés dans son mouchoir en tissu. Il regarde attentivement le programme du concert, que j’ai en mains. Il s’agit en fait du programme général du festival, superbement conçu et vendu à l’entrée de la salle pour la modique somme de 5 €. Le concert commencé (Jean-Marc Luisada), je sens une pression insistante sur mon bras droit. Le vieil homme me demande de consulter le programme, que je lui confie sans hésitation, malheureusement pour moi. Car après avoir consulté le programme du concert, il se met non seulement à feuilleter bruyamment l’ensemble du livret, en y déposant quelques filets de bave qu’il dépose sur le bout de son index droit, pour mieux tourner les pages. Après quoi il essuie soigneusement son nez, toujours de sa main droite, explorant même son appendice nasal puis se grattant le torse, avant de se ressaisir de (mon) programme, d’en malaxer les pages désormais rehaussées de quelques filets d’une humidité douteuse. Consterné, je me ressaisis du programme, dans cette nouvelle version aux aplats nouveaux, variés et chamarrés dont je me serais volontiers passé. Me ressaisir est le mot adéquat, car l’homme maintient le programme de ses doigts humides, deux bonnes secondes avant que je lui jette un regard interrogateur et sans doute dissuasif. Je garderai dès lors à distance et sur mes genoux ce programme collant, édition limitée du stock.

« Chouchoune, reviens ! »

Un quart d’heure à peine après la reprise du concert, une jeune femme dans la rangée de gauche, troisième rang, se lève bruyamment et s’écrie : « Je pars ! ». Les spectateurs : « Chhhhhhut ! » Et l’une de ses amies, à sa gauche : « Arrête de te donner en spectacle ! » Je me demande si le pianiste ne va pas s’arrêter, mais il choisit de continuer. La jeune femme se rassied, et en se rasseyant, laisse tomber un stylo qui roule bruyamment sur le sol, jusqu’à la rangée de droite, où un homme, très (trop) galant, ramasse l’objet et le rapporte à sa propriétaire. Tout cela, je le rappelle, se déroule pendant le concert, pendant que le pianiste est donc en train de continuer, sur scène, imperturbable et en quête d’expression.

Le fin du surmoi

Y aurait-il vraiment une morale à ce qui n’est hélas pas une fable, mais qui s’est réellement déroulé, durant trois jours d’un « Festival Chopin de Paris » ? Finalement, je me demande si, à l’instar des « choses vues » de Hugo, le simple récit ne se suffit pas à lui-même. Et ne suffit pas à dresser un constat révélateur et un diagnostic éloquent, sur le délitement déjà avancé de cette common decency, pour reprendre encore le terme britannique. Ce que montrent des comportements aussi extrêmes, aussi répétitifs, aussi consternants et finalement aussi tacitement admis par tout un chacun (ce que nous tenons justement à rejeter en ce qui nous concerne : ce silence de tous est aussi une acceptation implicite), c’est que désormais, comme on en a déjà pris acte en observant le triomphe de l’individualisme, chacun vit « dans sa bulle », sans aucun souci de ces choses qui dès lors semblent appartenir au passé, et qui avaient pour nom : tenue, discrétion, politesse, respect. Moyennant une abolition avancée de toute frontière entre espace privé et lieu public, chacun de « nos contemporains » (selon cette vieille appellation de la sociologie) semble être aujourd’hui dénué de la moindre trace de ce « surmoi » que la psychanalyse voyait comme l’instance de la régulation et de la censure, en toute psyché humaine. Aujourd’hui enfermé dans l’espace clos de son smartphone, relié aux solidarités tribales entretenues chaque seconde par la fréquentation assidue des réseaux sociaux, celui que l’essayiste Philippe Muray avait dénommé l’homo festivus n’est plus soucieux que de lui-même, de son petit confort et de sa jouissance continuée. Au prix d’une régression inédite dans l’évolution de la civilité, notre histrion tel qu’en lui-même vit à l’horizon de sa propre personne, de ses seules envies et de son unique plaisir domestique. La chose est d’ailleurs déjà réglée, tout cela est déjà entendu : il est même question aujourd’hui de légiférer dans les espaces publics pour prohiber les conversations sur smartphones à voix haute, où chacun est convaincu de l’intérêt de ses conversations, pour autrui. La notion même d’« autrui » s’est peu à peu effacée, au profit d’un primat généralisé de la seule référence qui vaille : un « moi » devenu obèse, unique critère et maître-étalon de la vie en société. D’ailleurs, les mots eux-mêmes manquent et doivent tous être revus : vit-on encore en société quand les moi juxtaposés vivent de leur propre idiosyncrasie et fatalement un jour, s’affrontent ? La vie publique aujourd’hui n’est qu’un continuel sursis. On tente de se frayer un chemin, et d’éviter cet affrontement qui guette une simple coexistence avec l’autre, cet autre dont la substance même s’est évanouie et qui constitue un potentiel obstacle à la jouissance de chacun. Jusqu’au jour où l’esclandre surgit, dans un continuum de violence qui n’a pas de fin, qui peut commencer andante et s’achever presto agitato, en pugilat. Jusqu’à ce jour donc, le spectacle est permanent : vivant seul, parlant seul, l’être humain n’est plus voué qu’à la prison de sa personne. Nous ne sommes plus qu’une addition de « monades » closes sur elles-mêmes, selon la théorie de Leibniz, qui est l’une des formes de la tragédie. Je est définitivement un autre qui va, s’ébroue, rit, sanglote, crie.

Qu’homo festivus soit au rendez-vous d’un festival, quoi de plus logique en quelque sorte, et de plus banal ? Avec son sens inné du tapage et son sans-gêne, qui permet de dîner au premier rang d’un concert, de se soulager d’une chaleur des pieds, de se répandre en râles filandreux, de vociférer, de s’invectiver, avec l’inconnu, avec son conjoint ou avec ses « amies ». Tout, résolument tout est la règle, « y a pas d’souci » comme le proclame le nouveau mantra de chacun – et je devrais ajouter, « tu vois c’que j’veux dire », selon la certitude angoissée de tous. La victoire en chantant et à renfort de borborygmes, nous ouvre la barrière, la grande barrière de l’effondrement. L’individu dispose et éructe, il proclame l’avènement d’une ère nouvelle, l’ère des abîmes. Celle qui nous attend, individuellement et collectivement.

Bonne route à tous.