
« Il faut vivre avec son époque » : l’adage populaire semble s’être mué en impératif catégorique, sorte de credo d’un temps si ivre de lui-même que le seul fait d’y observer des problèmes concrets voire de réelles pathologies collectives, peut vous faire passer pour un dangereux réactionnaire, car tout diagnostic est tabou. Qu’importe ? Il est plus que jamais indispensable d’assumer clairement ses prises de position. En l’occurrence, le présent billet se différencie par nature des chroniques de concerts effectuées à propos de la 40e édition du Festival Chopin de Paris. Il s’agit de livrer tels quels, des récits véridiques qui ont pour cadre cette édition 2025, à la manière des « choses vues » dont l’énumération permettait naguère à Hugo de se positionner en attestant du vrai, en s’arrimant à un constat factuel. Au reste, ce type d’approche est aussi lié à notre volonté, quand un phénomène le mérite, de ne pas se restreindre à la seule chronique musicale classique, mais de procéder quand la situation le mérite, à une approche de type sociologique. Nous en profitons pour le redire : c’est l’ensemble des phénomènes qui ont trait à la musique, surtout la musique dite classique, qui nous intéressent sur Sostenuto, et non pas son train-train, qui se déroulerait sans qu’on ait l’idée de se poser la moindre question à son endroit.
Le Festival Chopin de Paris mène son sacerdoce depuis quarante ans maintenant, dans le cadre enchanté du Parc de Bagatelle à Paris, entre le 16e arrondissement et Neuilly. Énoncer simplement cette situation géographique pourrait suffire à laisser supposer que pour de bon, tout en son sein, ne sera que calme, luxe et volupté. L’organisation du festival fait son possible d’ailleurs pour que ce soit le cas, dans des conditions souvent artisanales, et c’est tout à son honneur. On peut toujours avoir en tant que spectateur, des observations à formuler, quelques impatiences elles aussi compréhensibles en cas de menues imperfections. À mes yeux, la bonne volonté, quand elle est manifeste, compte avant tout – et c’est le cas pour ce festival désormais quadragénaire. La quarantaine est souvent pour un individu l’occasion d’optimiser une expérience acquise, et d’améliorer certains travers, et j’imagine que les institutions peuvent aussi être vouées à une remise en question salutaire de cet ordre, même portant sur des détails. On ne peut donc que souhaiter cette virtualité également pour le Festival Chopin de Paris, qui ne saurait se contenter d’un cadre enchanteur, sans distinguer les marges d’amélioration potentielles, notamment dans la gestion de la billetterie, l’optimisation de son site (présentation de la programmation en particulier, autre que sur un pdf) et d’un accueil réellement professionnel du public. Voilà qui est dit, sans dresser ici des reproches rédhibitoires, car telle n’est pas mon intention. Car ce que je vais énoncer là, de récits qui paraîtront aberrants, ne concerne aucunement l’organisation du festival, mais le public. Habitué quasi hebdomadaire des concerts de la saison parisienne depuis bien des années, j’avoue que c’est la première fois que j’ai été confronté à de tels spectacles.
Mais je ne saurais croire à un microclimat de Bagatelle, car le cadre invite plutôt à un surcroît de tenue. Or, tout ce à quoi nous avons été confronté, Alain E. Andrea et moi, en trois concerts de ce festival, relève soit de l’insolite, soit de quelque chose de si représentatif de l’époque, qu’il faut bien en prendre acte : un effondrement complet de la bienséance, de ce que les Britanniques nomment la common decency. À vrai dire, faire mine de découvrir cet état de fait serait en soi absurde, puisque c’est là une réalité tangible de notre temps. Mais le constater de manière aussi répétitive en une unité de lieu et de temps, force la consternation et conduit à prendre la mesure de la catastrophe collective que nous vivons en France en tout cas, dans le domaine public et en des lieux culturels notamment. Un pays jusqu’alors réputé pour son art de vivre, ne saurait sombrer dans un tel marasme sans que l’effondrement ne fasse un certain vacarme. Il paraît, selon les tendances actuelles, qu’il relèverait du cliché que de prétendre que « c’était mieux avant »… Eh bien désolé, mais c’est là un simple fait, pour qui veut voir les choses en face : ces comportements dans une salle de concert ou un festival de musique classique auraient été simplement impensables voilà encore non pas dix ans, mais juste cinq ans. L’effondrement est rapide, et il a de quoi désarçonner. De quoi est-il question par conséquent ? Eh bien du comportement des spectateurs, ou plus exactement, de certains spectateurs, lors de ce festival, tel que nous y avons été confrontés. Le récit qui suit, je le précise, ne fait intervenir aucune exagération dans le strict exposé des faits auquel il se borne. En tentant l’humour, qu’on dit être la politesse du désespoir. Mais un humour grinçant, parce qu’au fond, tout ce qui suit est lamentable, et définit une époque devenue invivable.
Mettons-nous à l’aise
Lundi 7 juillet, 20h15, nous nous installons au premier rang, pour ce concert prévu à 20h45. Un homme très bien habillé, de forte corpulence, s’assied à ma gauche, occupant immédiatement un certain volume. Là il retire ses chaussures. Puis ses chaussettes. Certes, nous sommes non loin de la roseraie. Mais en cet été caniculaire porteur de sudations diverses, je crains que ne viennent se mêler aux délicates effluves du jardin de Bagatelle, des fragrances plus douteuses. Je décide donc de changer d’allée de sièges, et je translate à droite. Quelques minutes après, à la place que j’occupais, s’installe un homme encore mieux habillé, costume de ville. Il pose à ses pieds un grand sac en toile, donc il tire une gamelle en fer blanc. L’homme se met alors à table. Plat de pâtes aux truffes : j’ai reconnu le parfum caractéristique des truffes, mais qui en la circonstance se mêle défavorablement aux senteurs de son voisin aux chaussettes ôtées. Fourchette de table. L’homme est affamé, de toute évidence. Il avale en peu de temps ce grand plat de pâtes. Parvenu à la fin de son dîner, il racle le fond de sa gamelle en fer blanc. Bruyamment. Et le fer blanc, ça fait du bruit. L’opération dure environ une minute trente, et c’est long, une minute trente à râcler le fond d’une gamelle en fer blanc. Il attire sur lui les regards, car nous sommes à quelques minutes du début du concert, tout au plus. Après être venu à bout des dernières traces de truffes, de la dernière nostalgie de macaroni, il range la gamelle dans son sac en toile, dont il sort un plus petit sac vert, de pâtisserie. Et là, il y plonge la tête, goulument, et on partage le spectacle généreusement offert. Le concert commence, c’est Abdel Rahman El-Bacha, qui nous offre Mozart et Chopin.
Mardi 8 juillet, 20h10, nous nous installons au premier rang, pour cet autre concert prévu à 20h45. À ma droite cette fois-ci, vient s’asseoir un homme très âgé, avec, lui aussi un sac en toile (décidément, les sacs en toile semblent être du dernier chic parisien en ce moment). Il en sort dans un premier temps différents titres de presse, Le Monde, puis Le Figaro, avant une forte quinte de toux bruyante : toux grasse, postillons et glaires postés dans son mouchoir en tissu. Il regarde attentivement le programme du concert, que j’ai en mains. Il s’agit en fait du programme général du festival, superbement conçu et vendu à l’entrée de la salle pour la modique somme de 5 €. Le concert commencé (Jean-Marc Luisada), je sens une pression insistante sur mon bras droit. Le vieil homme me demande de consulter le programme, que je lui confie sans hésitation, malheureusement pour moi. Car après avoir consulté le programme du concert, il se met non seulement à feuilleter bruyamment l’ensemble du livret, en y déposant quelques filets de bave qu’il dépose sur le bout de son index droit, pour mieux tourner les pages. Après quoi il essuie soigneusement son nez, toujours de sa main droite, explorant même son appendice nasal puis se grattant le torse, avant de se ressaisir de (mon) programme, d’en malaxer les pages désormais rehaussées de quelques filets d’une humidité douteuse. Consterné, je me ressaisis du programme, dans cette nouvelle version aux aplats nouveaux, variés et chamarrés dont je me serais volontiers passé. Me ressaisir est le mot adéquat, car l’homme maintient le programme de ses doigts humides, deux bonnes secondes avant que je lui jette un regard interrogateur et sans doute dissuasif. Je garderai dès lors à distance et sur mes genoux ce programme collant, édition limitée du stock.
« Chouchoune, reviens ! »
Mercredi 9 juillet, 20h15, nous nous installons au premier rang, pour le concert de Marc Laforêt. À droite, s’installe un couple tout à fait correct. Arrive alors un autre couple, tout aussi correct d’apparence. L’homme s’adresse au premier couple : « Vous voulez pas vous asseoir à droite ? Ma femme préfère vos places. » Je ressens la consternation. L’homme du couple interpellé répond : « Nous aussi, nous préférons ces places, vous pouvez vous asseoir à notre droite. » S’ensuit une improbable altercation, en réponse : « Franchement, vous emmerdez le monde, on vous demande pas grand chose, vous faites chier, vous vous prenez pour les émissaires du festival ? » Altercation bruyante, spectacle assuré à quelques minutes du concert. Ayant déjà accumulé involontairement les autres spectacles inattendus de la veille et de l’avant-veille, je me prends, pour quelques secondes, à me demander si en fait tout ça n’est pas une suite d’interventions de la Ligue d’improvisation, ou une « caméra cachée. » Mais non. Aucun animateur hilare ne surgit derrière les (nombreux, très nombreux) pots de fleurs qui parsèment cette salle abondamment végétalisée. Le concert commence, mais le spectacle n’est pas fini. Car à l’entracte, alors que le deuxième couple s’est retiré vers les jardins, débute une deuxième altercation interne au premier couple, altercation encore plus sonore et démonstrative que la première. L’épouse s’adressant à son mari : « Tu aurais quand même pu me défendre ! Tu as laissé ce connard nous crier dessus ! » Réponse du mari, tout droit sorti d’un insolite vaudeville : « Tu exagères, tu fais des histoires ! » Verdict de l’épouse outragée : « Ah oui c’est moi qui fais des histoires ? Tu vas voir, ce que c’est que faire des histoires espèce de con. Salut ! » Et la femme outragée est désormais une femme libérée : elle s’en va avec pertes et fracas, se lève et se précipite vers la sortie. Et l’homme, hurlant alors dans l’Orangerie qui résonne en échos stridents de ce cri de rage, de désespoir, de torpeur ennemie : « Chouchoune, reviens ! » Les spectateurs restés comme nous en salle durant cet entracte, sont cois. Immobiles pour quelques secondes, dans cette gêne collective qui accompagne les scènes de ménages dont on est le spectateur involontaire. L’entracte s’achève, le concert reprend. L’homme, esseulé, laissé à son triste sort, le cœur en lambeaux et l’âme errante, ne cesse de grommeler des « Merde ! » répétitifs et peu discrets. Il ne cesse de manipuler son smartphone, envoyant sans doute les sms de suppliques d’un homme délaissé, mais rien n’y fera, Chouchoune ne reviendra pas. Déjà les hautes futaies et les chênes centenaires du parc de Bagatelle gardent mémoire du pas décidé de Chouchoune qui, à la sortie de l’Orangerie se fendit, héroïque, d’un tonitruant et volatile : « Connard ! »
Un quart d’heure à peine après la reprise du concert, une jeune femme dans la rangée de gauche, troisième rang, se lève bruyamment et s’écrie : « Je pars ! ». Les spectateurs : « Chhhhhhut ! » Et l’une de ses amies, à sa gauche : « Arrête de te donner en spectacle ! » Je me demande si le pianiste ne va pas s’arrêter, mais il choisit de continuer. La jeune femme se rassied, et en se rasseyant, laisse tomber un stylo qui roule bruyamment sur le sol, jusqu’à la rangée de droite, où un homme, très (trop) galant, ramasse l’objet et le rapporte à sa propriétaire. Tout cela, je le rappelle, se déroule pendant le concert, pendant que le pianiste est donc en train de continuer, sur scène, imperturbable et en quête d’expression.
Le fin du surmoi
Y aurait-il vraiment une morale à ce qui n’est hélas pas une fable, mais qui s’est réellement déroulé, durant trois jours d’un « Festival Chopin de Paris » ? Finalement, je me demande si, à l’instar des « choses vues » de Hugo, le simple récit ne se suffit pas à lui-même. Et ne suffit pas à dresser un constat révélateur et un diagnostic éloquent, sur le délitement déjà avancé de cette common decency, pour reprendre encore le terme britannique. Ce que montrent des comportements aussi extrêmes, aussi répétitifs, aussi consternants et finalement aussi tacitement admis par tout un chacun (ce que nous tenons justement à rejeter en ce qui nous concerne : ce silence de tous est aussi une acceptation implicite), c’est que désormais, comme on en a déjà pris acte en observant le triomphe de l’individualisme, chacun vit « dans sa bulle », sans aucun souci de ces choses qui dès lors semblent appartenir au passé, et qui avaient pour nom : tenue, discrétion, politesse, respect. Moyennant une abolition avancée de toute frontière entre espace privé et lieu public, chacun de « nos contemporains » (selon cette vieille appellation de la sociologie) semble être aujourd’hui dénué de la moindre trace de ce « surmoi » que la psychanalyse voyait comme l’instance de la régulation et de la censure, en toute psyché humaine. Aujourd’hui enfermé dans l’espace clos de son smartphone, relié aux solidarités tribales entretenues chaque seconde par la fréquentation assidue des réseaux sociaux, celui que l’essayiste Philippe Muray avait dénommé l’homo festivus n’est plus soucieux que de lui-même, de son petit confort et de sa jouissance continuée. Au prix d’une régression inédite dans l’évolution de la civilité, notre histrion tel qu’en lui-même vit à l’horizon de sa propre personne, de ses seules envies et de son unique plaisir domestique. La chose est d’ailleurs déjà réglée, tout cela est déjà entendu : il est même question aujourd’hui de légiférer dans les espaces publics pour prohiber les conversations sur smartphones à voix haute, où chacun est convaincu de l’intérêt de ses conversations, pour autrui. La notion même d’« autrui » s’est peu à peu effacée, au profit d’un primat généralisé de la seule référence qui vaille : un « moi » devenu obèse, unique critère et maître-étalon de la vie en société. D’ailleurs, les mots eux-mêmes manquent et doivent tous être revus : vit-on encore en société quand les moi juxtaposés vivent de leur propre idiosyncrasie et fatalement un jour, s’affrontent ? La vie publique aujourd’hui n’est qu’un continuel sursis. On tente de se frayer un chemin, et d’éviter cet affrontement qui guette une simple coexistence avec l’autre, cet autre dont la substance même s’est évanouie et qui constitue un potentiel obstacle à la jouissance de chacun. Jusqu’au jour où l’esclandre surgit, dans un continuum de violence qui n’a pas de fin, qui peut commencer andante et s’achever presto agitato, en pugilat. Jusqu’à ce jour donc, le spectacle est permanent : vivant seul, parlant seul, l’être humain n’est plus voué qu’à la prison de sa personne. Nous ne sommes plus qu’une addition de « monades » closes sur elles-mêmes, selon la théorie de Leibniz, qui est l’une des formes de la tragédie. Je est définitivement un autre qui va, s’ébroue, rit, sanglote, crie.
Qu’homo festivus soit au rendez-vous d’un festival, quoi de plus logique en quelque sorte, et de plus banal ? Avec son sens inné du tapage et son sans-gêne, qui permet de dîner au premier rang d’un concert, de se soulager d’une chaleur des pieds, de se répandre en râles filandreux, de vociférer, de s’invectiver, avec l’inconnu, avec son conjoint ou avec ses « amies ». Tout, résolument tout est la règle, « y a pas d’souci » comme le proclame le nouveau mantra de chacun – et je devrais ajouter, « tu vois c’que j’veux dire », selon la certitude angoissée de tous. La victoire en chantant et à renfort de borborygmes, nous ouvre la barrière, la grande barrière de l’effondrement. L’individu dispose et éructe, il proclame l’avènement d’une ère nouvelle, l’ère des abîmes. Celle qui nous attend, individuellement et collectivement.
Bonne route à tous.
MOTS-CLÉS
