L’absente de tous bouquets : Gardiner massacre les symphonies de Brahms
Par
BRAHMS, Complete Symphonies | Royal Concertgebouw Orchestra, dir. : John Eliot Gardiner
Deutsche Grammophon, 2025

Certains enregistrements placent tout chroniqueur qui voudrait faire preuve d’un minimum d’honnêteté intellectuelle voire de probité, devant des choix cruciaux. Celui que je m’étais fixé initialement et que j’essaye de respecter, tenait en cette volonté de ne commenter et donc de mettre en avant uniquement les enregistrements que j’ai appréciés et dont j’aimerais diffuser certains éclairages susceptibles de faire comprendre mon enthousiasme – une démarche en dehors de laquelle la chronique n’existe pas, en se restreignant justement au seul élan d’enthousiasme sans argumentation. D’emblée en prenant cette sorte de résolution, j’y voyais une exception potentielle : le cas où attirer l’attention sur un enregistrement raté pouvait se révéler utile en quelque façon. Et il est vrai que dans certains cas, ce type de critique négative peut s’avérer constructif : il peut être nécessaire d’alerter sur une faute de goût manifeste ou pire, un enregistrement qui fausse ouvertement la nature même d’une œuvre, qui la dénature, pour le dire autrement et où le silence peut relever d’une complaisance. Même en répugnant à cet exercice qui pourtant fait le bonheur de certains, je m’aperçois qu’en effet dans certains cas, la critique négative, toujours argumentée bien évidemment, s’impose. Récemment, j’ai été confronté à pareil cas. Une situation qui n’a fait d’ailleurs qu’accentuer ma répugnance pour ce type d’exercice, puisqu’elle concernait un chef dont j’ai l’habitude de louer le talent, surtout sur scène et parfois au disque, bien qu’il ne soit encore qu’au tout début de sa discographie, et je veux parler de Klaus Mäkelä et plus particulièrement, du ratage intégral de sa version de la Symphonie fantastique de Berlioz pour Decca. Face à l’emballement d’un mauvais choix d’enregistrer actuellement ce chef-d’œuvre de la part d’un chef qui de toute évidence n’y est pas préparé, j’ai considéré que cette démarche pouvait être utile en effet. Aujourd’hui, c’est à pareille nécessité que je me retrouve confronté, car dénoncer l’extrême supercherie de cette complète horreur des symphonies de Brahms par John Eliot Gardiner à la tête de l’orchestre du Concertgebouw, me semble relever d’un acte d’utilité publique. J’ai donc non seulement choisi de présenter mon argumentation dans les termes d’une dénonciation qui ne se contente pas d’une subjectivité pure et simple, mais qui puisse énumérer les différents aspects, justement, d’une réelle supercherie. Mais plus, j’ai choisi de faire figurer cette chronique dans notre sélection d’enregistrements du mois de septembre 2025. Pourquoi tant mettre en avant une critique négative ? Eh bien parce que ce cas est quasiment un cas d’école : non seulement il est indispensable et urgent de pointer l’extrême médiocrité de cet enregistrement, mais puisqu’il est fondé sur une approche idéologique (celle de l’extension éhontée et absurde des préceptes des baroqueux), il me semble important d’en profiter pour faire de ce cas le modèle de cette tendance, pour ne pas dire de ce fléau que constitue la réelle « offensive », pour reprendre un terme militaire, opérée par plusieurs baroqueux en ce sens d’une défiguration d’œuvres qui normalement sortent de « leur répertoire ». Je prendrai donc l’occasion de la publication de la dénonciation de cette aberration, pour revenir sur ce fait pour ne pas dire cette pathologie que j’ai déjà eu l’occasion d’aborder plusieurs fois par ailleurs.
Le recours aux Divagations
C’est un illustre poète français, Stéphane Mallarmé, qui me permettra de raconter, de tirer profit et presque une morale d’une anecdote ou plutôt d’une circonstance, qui m’avait conduit initialement à nourrir une attente entièrement faussée vis-à-vis de cet album récent de Gardiner. Dans une partie demeurée célèbre et intitulée « Crise de vers », extraite de son recueil de 1897, Divagations, Mallarmé parle d’une exception heureuse comme « l’absente de tous bouquets », dans la syntaxe ampoulée qui le caractérise : « Je dis : une fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous bouquets. » Je pense pouvoir parler de l’illusion nourrie sur John Eliot Gardiner envers le répertoire romantique (lui, dont l’initiative naguère de l’« orchestre révolutionnaire et romantique » est presque un précipité chimiquement pur des errements dans lesquels bien d’autres que lui se vautrent aujourd’hui – de croire à l’« historiquement informé » en matière de répertoire romantique) quand récemment, au sortir d’un concert miraculeux d’Alexandre Kantorow à l’Auditorium de Radio France, le 21 mars dernier (Concerto pour piano n° 1 de Brahms et Symphonie n° 8 de Dvorak), je me prenais à me dire que résolument, Gardiner avait délaissé les affres de l’idéologie baroqueuse pour servir avec une telle efficacité et une telle justesse à la fois le concerto et la symphonie (ma recension d’alors, à lire sur Sostenuto, était à l’avenant de mon enthousiasme). Quelle illusion… Après le tonitruant épisode de la gifle en 2023, le chef anglais avait certainement beaucoup à se faire pardonner en France pour son retour sur scène, je ne vois que cela pour expliquer que ce soir-là, dans la symphonie de Dvorak autant donc que dans le concerto de Brahms, il avait su se montrer hors de toute approche étroite.
Mais chassez le naturel, il revient au galop : cette soirée n’avait été somme toute que cette « absente de tous bouquets », cette fleur fugace où un Gardiner conscient du souffle qu’il faut à la musique romantique quand elle est exprimée avec honnêteté, a rapidement fané. Dix-huit ans après une première intégrale déjà anémiée des symphonies de Brahms avec son Orchestre révolutionnaire et romantique (label SDG), Gardiner sort une deuxième intégrale tout aussi déplacée, absurde, égotiste et où il faut bien s’aveugler ou plus exactement se rendre sourd pour prétendre comme cela est écrit dans ResMusica, qu’à la différence de la première version et de ses effectifs rachitiques, cette version-là, au prétexte de l’opulence du Concertgebouw, serait plus recevable – je m’efforcerai plus loin d’argumenter contre cette autre illusion. Car je le redis, la première illusion fut de mon fait, en mars dernier. Un baroqueux idéologue, même musicien accompli comme l’est Gardiner (et surtout quand c’est le cas), demeure un idéologue, qui entend « revisiter » ce qui lui apparaît comme les scories de l’orchestre symphonique moderne, et rétablir, fort de sa science historiquement informée, l’approche adéquate. En réalité, et en dehors même de la capacité qu’on aurait (et que j’ai eue donc) à se convaincre du contraire, la caricature de cette fadaise occupe encore la psyché du chef anglais, et motive son action. Pour soi-même et dans la conscience qu’on pourrait avoir de la valeur de John Eliot Gardiner en tant que grand spécialiste de Bach, en tant que musicologue distingué, on voudrait croire que lui au moins n’est pas concerné par l’anachronisme et l’obscurantisme de cette démarche qui concrètement relève de la supercherie. Ce serait d’abord oublier donc ne serait-ce que la première version des symphonies de Brahms de 2007, mais ce serait également tirer un trait sur toute l’inspiration dont il a toujours témoignée avec son Orchestre à prétention révolutionnaire : en dehors de Berlioz (Requiem et pas Symphonie fantastique, je le précise), cette expérience est en soi une fumisterie au cœur même de la volonté d’extension de la « méthode » historiquement informée (si tant est qu’on puisse qualifier ce fatras de méthode) aux répertoires extra-baroques. Il faut le croire, une sorte de vague compassion pour ce chef, surtout après sa tournée médiatique de contrition post-gifle, et une sourde volonté de le soustraire à ces réflexes idéologiques qui l’enserrent pourtant, m’ont fait en mars dernier à Radio France, et font aujourd’hui d’autres critiques, se persuader que là, devant cette présente intégrale Deutsche Grammophon, on a affaire à autre chose que de l’inconvenant. Eh bien non, en dépit de « l’absente de tous bouquets » qui ça et là aura fait illusion un temps, Gardiner devant un répertoire qu’il ne devrait jamais aborder, se fourvoie encore et encore, trompe ses auditeurs et accomplit un saccage. Se persuader du contraire n’est pas seulement une erreur, c’est une persévérance diabolique, une profonde et hasardeuse « divagation », pour reprendre le mot de Mallarmé.
Le bûcher des vanités
On ne découvre pas aujourd’hui que les grands labels ont toujours eu recours à la personnalisation outrancière des grandes stars du classique pour présenter leurs enregistrements. Mais il faudrait renoncer à toute lucidité pour ne pas voir la différence entre les vinyls ou cd de première époque où certes les interprètes étaient mis en majesté (voir les mêmes symphonies de Brahms par Karajan par exemple, à l’âge d’or du cd dans les années quatre-vingt chez Deutsche Grammophon), et ces pitreries d’aujourd’hui où on a perdu (volontairement) toute mesure, entre la mise en avant de la pochette, et tout un dispositif où le digipack se transforme en album photo indécent et égotiste. Ici John Eliot Gardiner prend la pose : en landscape gardener (gardiner ?) un peu sénile dans son jardin anglais, mimant l’attention à une partition ou autre image d’Épinal du grand chef. Ridicule, profondément ridicule, et envahissant. On comprend que l’opération égotique tient lieu d’argument d’autorité, la firme prétendant nous endormir en nous rappelant que Gardiner est un musicien DG. En somme bon an mal an, le marketing a entièrement pris toute la place, mais ça, on le sait, devant d’autres pitreries malsaines et écœurantes devenues aujourd’hui monnaie courante (les pochettes photoshopées et le jeunisme devant les interprètes devenus des mannequins, et j’en passe). Du reste, y a-t-il même comparaison possible entre le culte de la personnalité pour Karajan et cette sorte de mise en scène d’un culte qui n’existe que dans la tête de quelque forcené, conduit à idolâtrer Gardiner par désœuvrement sans doute ? Car qui aujourd’hui vénère Gardiner, mis à part les baroqueux eux-mêmes ? On peut avoir un respect légitime pour ce qu’il a accompli en tant que spécialiste de Bach, sans pour autant se leurrer sur la valeur éminemment égotique voire mégalomane de son cycle des cantates de Bach, où Benetton côtoie le cantor, dans une vaste opération commerciale (voir cette succession de pochettes débiles, tout comme aujourd’hui un autre malfaiteur nommé Antonini s’amuse avec les symphonies de Haydn). L’homme est bien celui-là : mégalomane et tournant à vide autour d’un moi en quête de stature. Il faut savoir distinguer en ce qui concerne Gardiner, ce moi surdimensionné et cette volonté de reconnaissance bien au-delà de ses sphères baroques dont il aurait pu se contenter. Et ici, cherche-t-il à mimer Karajan ? Pour cela, il faudrait avoir à la fois sa stature de chef et son ampleur musicale. Quand on n’a ni l’un ni l’autre, et qu’il serait même fou d’y prétendre, le mime devient pitoyable, témoignage crépusculaire d’un tout-à-l’ego pour seule boussole, ou ultime déambulateur disponible.
À ce festival de vanités, un Tom Wolfe aurait vu un bûcher, destin fatal des personnalités qui, dans l’exercice même de leur métier, perdent toute crédibilité, en s’adonnant sans la moindre retenue, à ce déferlement de nombrilisme. Et voici l’indice, la preuve : même au temps de Karajan ou autre Bernstein, les cd avaient toujours un portrait du compositeur. Ici point de Brahms, vous pensez… : on n’a pas assez de place, quand un moi débordant envahit tout. Et après une affaire de gifle qui avait légitimement ému le monde de la musique, ce qu’on nomme aujourd’hui le « storytelling » est clair : chassé de ses anciennes formations créées par lui, le chef aura héroïquement et vaillamment rebondi, sur scène comme au disque et se montre aujourd’hui à la tête de l’une des plus prestigieuses phalanges orchestrales pour nous redonner le cycle symphonique de Brahms. On croirait à une chanson de geste, à la gloire de Sir John. Le résultat pourtant, ne laisse aucun doute possible.
Du maigre à l’opulent mimé, ou les deux visages de la falsification
Pour ceux qui n’auraient pas suivi les affres, la perpétuation mais aussi l’amplification de cette épouvantable tendance que j’ai dite, cette plaie des baroqueux qui s’attaquent (dans tous les sens du terme) à des répertoires qui ne leur ont rien demandé, je rappellerai les points saillants en termes nécessairement synthétiques. Ces gens (il faut préciser ces chefs, car c’est toujours le cas) ont décidé depuis au moins deux décennies déjà que leur répertoire attitré ne leur suffisait pas, et qu’il fallait à leur grandeur, l’appropriation de nouveaux territoires. Il s’agit de montrer que le prétendu « historiquement informé » ne s’applique pas qu’au répertoire baroque, et que ma foi s’ils sont identifiés comme baroqueux, c’est bien à leur corps défendant. Tout répertoire, du point de vue de ces messieurs (car pas une dame dans cette fâcheuse confrérie, ou alors quelque Isabelle Faust désorientée et cherchant ses clés autant que son archet), peut et doit être approché avec la vision de l’authenticité de l’interprétation, fondée principalement sur le recours aux instruments d’époque et à des rythmiques particulières (tempi le plus souvent outrageusement accélérés, à tel point que cela est devenu au fil du temps leur idiome : si on fait de la musique, c’est assurément avec un chronomètre en main, en quête de je ne sais quel record).
Or, cette vision cristallisée en idéologie, ne résiste pas une demi-seconde à une intelligibilité minimale de l’histoire de la musique, qui d’ailleurs relativise voire annule leur intention de départ dans le répertoire baroque lui-même, dès lors qu’il s’agit d’un dogme et non d’une simple proposition esthétique. En somme et pour résumer la chose : si pour le baroque (ou plutôt les époques baroques, la période étant à la fois longue et diverse) il peut paraître légitime de recourir à des instruments d’époque et de retrouver les modes d’interprétation propres à ces époques éloignées, il devient absurde d’appliquer la même logique dès la période classique elle-même. D’abord parce que comme nous l’enseigne l’organologie, la facture instrumentale ne s’est jamais figée, et parce que, comme le sait tout étudiant en première année de musicologie, il s’agit même du champ dans lequel les évolutions ont été les plus profondes, les plus décisives et les plus constantes. Modification des timbres, changement des morphologies d’instruments, accroissement de leur puissance comme de leur ambitus. Et surtout, évolution connexe à celle des esthétiques et des époques. Alors oui, en comparaison d’une certaine stabilité à l’époque baroque (stabilité toute relative, quand on se réfère à l’apparition de certains instruments et à leurs rapides complexifications, comme l’orgue), quand éclot le classicisme dans un laps de temps lui-même accéléré, les exigences des compositeurs changent elles aussi rapidement. Pour un Haydn toujours insatisfait des effectifs de ses orchestres chez les Estherazy, un Mozart qui déplore l’inconfort du pianoforte, l’avènement de Beethoven inaugure l’ère des conflits ouverts entre le compositeur et le facteur d’instrument, le premier recherchant toujours de nouvelles performances techniques à la poursuite desquelles le fabricant ne cesse d’innover – et c’est sans parler les questions d’effectifs sans cesse problématiques à l’époque romantique. Il suffit à tout un chacun, de se référer aux correspondances des compositeurs, pour en avoir une idée précise : Beethoven, Schubert, Schumann, Mendelssohn (ne parlons même pas de Wagner, qui va jusqu’à commander certains instruments – voir le tuba Wagner), tous ceux-là donc et tous les autres, ne cessent de se plaindre justement de leurs « instruments d’époque » et ce faisant accélèrent le processus inarrêtable des évolutions instrumentales. Pas un ne s’est jamais félicité de ces instruments ni des effectifs, car pas un n’a considéré ces moyens d’expression comme figés à un instant T. Le panorama même rapide de l’organologie, même très général, milite pour un domaine en constant mouvement et en renouvellement toujours exponentiel. Combien dès lors il est par définition vain, absurde, insensé, de vouloir retrouver, dès cette époque classique, les sacro-saints « instruments d’époque » censés vouer la musique à son authenticité putative, quand ce paramètre est surtout à pister dans les intentions des compositeurs eux-mêmes, qui ne sont guère mystérieuses pour le répéter, puisqu’on dispose à foison dans les correspondances de toutes sortes (les leurs, mais aussi celles des éditeurs d’ailleurs), de ces témoignages de leurs exigences et de leurs impatiences. Faut-il donc être dès lors singulièrement animé par une vue étroitement idéologique, envahi dans son esprit par la force du dogme, pour confondre authenticité et quête muséologique, esprit de restitution et illusion fixiste… Quant aux modes d’interprétations, alors même que l’écriture musicale ne cesse de s’affiner en matière d’une foule d’indications sur la partition et les éditions, que ce soit en matière de rythmes, d’accentuations, ou autres, ces doctes esprits nous on fait croire depuis une bonne cinquantaine d’années, que tout était à pister dans la sollicitation de l’inédit. Et encore une fois, si çà et là leurs intuitions se sont révélées pertinentes dans des répertoires précis et je dirais même circonscrits, transformer la démarche en système revient à passer de l’hypothèse à un raisonnement performatif (la définition même de l’idéologie). En somme rien ne résiste à cette vision viciée de l’histoire de la musique qui motive le mouvement baroqueux quand il décide d’outrepasser la logique de l’« historiquement informé » : cette histoire est mouvement dans son essence, et celui qui croit se mettre en quête d’une vérité immobile des instruments et des modes d’interprétations, s’enferme et s’enfonce dans une chimère et un contresens profond. Le plus grave en la matière est qu’il ne s’enferme pas seul, il enferme tous ceux (auditeurs, spectateurs, producteurs) qui auront renoncé à leur esprit critique, dans une vision tronquée, étroite et dangereuse.
Or, on peut situer depuis une vingtaine d’année environ un mouvement qui depuis ne cesse de s’amplifier, au gré duquel certain de ces chefs respectés pour leurs apports et souvent l’excellence de leurs activités discographiques, leurs concerts et leurs réalisations de transmission dans le domaine du baroque (voir les Arts florissants par excellence), se sont mis en tête d’étendre en somme le domaine de la lutte. Et les voilà partis, William Christie défigurant la Missa solemnis de Beethoven, Gardiner s’en prenant aux symphonies de Schumann ou de Brahms, et aujourd’hui le champion toutes catégories de ce vaste naufrage, Jordi Savall, le fin connaisseur des musiques anciennes, depuis quelques années parti à l’assaut des symphonies de Beethoven, de Schubert ou de Mendelssohn. Non que ces messieurs s’ennuyaient avec leurs violes de gambe et leurs archets Bach, car les découvertes, mises en perspective et recherches sont encore nombreuses à mener dans leur domaine. Non, le ressort est à chercher ailleurs, et il s’agit bien de l’idéologie, pour le répéter. Profitant d’une vogue toute commerciale pour leur démarche dans le baroque, ces messieurs se sont alors dit qu’en étendant leurs territoires jusqu’au romantisme et au-delà, ils pouvaient montrer la pertinence de leur démarche en tout lieu et tout temps de la musique. Idée proprement totalitariste, au sens premier du mot, et qui consiste en effet à totaliser l’histoire de la musque en une logique uniforme, quitte à verser dans la surenchère de l’absurde, s’enfonçant dans l’historiquement déformé. Et rien n’y fait : quand les salles de concerts, les producteurs et les labels se rendent complices d’une absurdité aussi massive (voire encore en cette saison qui s’ouvre, le tapis rouge déroulé à Jordi Savall massacrant Mendelssohn), la protestation des uns et des autres n’y peut rien et se meut peu à peu en une sorte de dissidence devant cette doxa devenue folle.
La démarche de Gardiner 2025, la dernière version du non-sens, a ceci de sophistiqué qu’elle mise à la fois sur la continuité et les prétendus différences entre ses deux intégrales Brahms, celle de 2007 et la présente. L’argument, lâché par Gardiner himself en guise de frontispice à ce digipack prétentieux : dressant son propre panégyrique, l’argument est la restitution différenciée de la masse orchestrale, justement parce que cette version est enregistrée non pas avec l’orchestre pseudo-révolutionnaire qui fut l’un de ses appendices, mais avec l’un des fleurons de l’orchestre symphonique moderne, l’orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam. Et c’est en ce point que la supercherie est complète : à la différence des miasmes souffreteux de 2007, celle-ci serait censée nous restituer le souffle brahmsien, qui en fait ici n’est plus qu’une haleine fétide sous la baguette de l’auguste vieillard anglais amateur de boxe contre les chanteurs. Car tout y sent encore l’arbitraire de l’idéologie : face au Concertgebouw, Gardiner accélère les tempi pourtant clairement indiqués par Brahms lui-même, et nous ressert la déjà éculée pratique de l’absence de vibrato. Toutes choses battues en brèche depuis lors (après avoir été prétendues ex cathedra par les pseudo-doctes baroqueux eux-mêmes, profitant d’une autorité allouée) par la musicologie dans sa diversité qui s’est enfin ressaisie, revenue de ces errements et de ces réelles falsifications historiques.
Saurez-vous reconnaître l’imposture ?
À la faveur de la présente critique, je ne voudrais pas restreindre mon propos à une seule évocation théorique ou du moins, purement formelle. Car le risque serait alors celui d’un propos désincarné, auquel on pourrait toujours m’opposer le reproche de l’exagération, selon lequel pour le dire vulgairement, j’en ferais trop, face à une interprétation somme toute honorable. Car il n’en est rien, et si hélas plusieurs « critiques » s’y sont complaisamment laissés prendre, c’est justement de n’avoir pas exercé leur sens critique au sens premier du terme – celui en vertu duquel on est à même de confronter une interprétation avec une partition et ses indications, mais aussi avec ce que la tradition (ou plutôt les traditions, pour ne pas être accusé d’unilatéralisme) enseignent de la transmission d’une approche juste, issue de la création initiale des œuvres considérées, surtout quand, dans le cas de Brahms, cette transmission est vérifiable dans le temps. Pour cela donc, il faut être à même d’identifier les aspects de cette acmé de l’idéologie sur laquelle je reviendrai plus loin et qui porte un chef comme Gardiner à considérer la tradition de l’orchestre symphonique moderne comme arbitraire. En réalité, c’est justement au regard de la « vérité » compositionnelle des Symphonies de Brahms que cette interprétation de Gardiner est une insulte à l’intelligence, une réelle escroquerie intellectuelle qui vise à se donner des motifs valables pour ce qui relève factuellement du saccage – à savoir le piétinement des intentions du compositeur et de ce qui a été respecté (avec plus ou moins de talent, mais là n’est pas la question) par des générations de chefs, à la tête d’orchestres symphoniques résultant de l’évolution historique qui a conduit à leur élaboration et à leur développement.
Je voudrais donc ici donner des exemples précis, deux en l’occurrence, de ce qui, dans le geste de Gardiner, relève d’un incontestable saccage en règle. Pour ce faire, je demande à tout un chacun de se défaire de la somptuosité de cette musique considérée en elle-même, qu’il ne s’agit pas de confondre avec les fautes graves d’une interprétation inadmissible (littéralement, qu’on ne doit pas admettre). Cette somptuosité réside dans les notes elles-mêmes, celles qui ont été composées par Brahms en personne, et qui au moins sont les mêmes (il s’en fallait de peu) que celles qui sont lues par Gardiner. Non, on se concentrera plutôt sur ce qui est transmis par Gardiner, à la faveur de ses choix interprétatifs, choix intégralement arbitraires et absurdes, mais choix massifs, motivés par le seul dogme, et que ce faisant il se fait fort de faire exécuter par l’un des orchestres symphoniques qui héritent d’une histoire précise, celle de l’orchestre symphonique moderne. Les deux principes de base de cette réelle et profonde falsification, et qu’on retrouvera illustrés par les deux exemples que je vais évoquer ici, relèvent de deux effacements radicaux : l’effacement volontaire du vibrato des cordes (alors même que cette question, désormais réglée, a été démontrée par plusieurs musicologues, je le répète : dès l’époque classique et même plus loin encore, en cette période intermédiaire où l’on passe de l’esthétique baroque au classicisme, le vibrato existe bel et bien, est pratiqué, souvent indiqué et même recommandé par les compositeurs) ; l’effacement tout aussi volontaire des accentuations pourtant indiquées dans la partition et transmises par la tradition symphonique, faisant normalement de la phrase brahmsienne, le chant d’allers et venues constants d’une nuance à une autre, l’idée compositionnelle étant de faire de l’orchestre le champ soit d’une instabilité ontologique de la phrase musicale, soit celui d’un chant exacerbé.
Premier exemple donc, celui de l’un des climax émotionnels des quatre symphonies réunies, j’ai nommé le troisième mouvement Poco allegretto de la Troisième Symphonie en fa majeur, très célèbre et souvent utilisé au cinéma. D’une beauté presque insoutenable, ce mouvement accentue le modèle du chant orchestral résolument lyrique qui était déjà celui de la symphonie dès son Allegro initial. Il s’agit d’un chant dont on a parfois recherché l’origine dans un corpus populaire, alors qu’il est issu de la seule inspiration du compositeur, se vouant aux accents à la fois mélancoliques et épiques qui confèrent à ce quasi Allegretto (tout comme dans la Septième de Beethoven, où l’Allegretto a ces accents d’émotion) une identité hymnique prononcée et singulière. S’il est donc un mouvement de la Troisième symphonie de Brahms où il convient de maîtriser l’expression lyrique en lui accordant toute ses dimensions, c’est bien celui-là. Le vibrato (historiquement avéré par la transmission elle-même, il faut le savoir : il s’agit donc d’un fait initial tout à fait voulu par les compositeurs romantiques et post-romantiques – prétendre le contraire est un mensonge éhonté, un lavage de cerveaux manifeste, une manipulation), vibrato ample ou serré, doit accompagner donc l’émission de ce chant élégiaque s’il en est, et donner son caractère lyrique à la mélodie. Tout ceci résulte d’une tradition qui ne s’y est pas trompée, ne faisant d’ailleurs que prendre acte de ce qui provient, dès son amorce, de la partition elle-même et des signes manifestes d’une expression exacerbée que les violoncelles à l’unisson ont pour objet d’introduire pour les cordes : deux indications de nuances, mezza voce et espressivo, conjuguées à la fréquence, pour l’énonciation même de la phrase, des signes crescendo et decrescendo.

Rendre cela, impose de recourir pour les cordes, à un vibrato dont on choisit l’ampleur, mais qui est consubstantiel au chant expressif recherché par le compositeur. Quand on veut le nier comme le fait ouvertement Gardiner, demandant aux cordes de na pas vibrer, on retire donc à l’expression une voie naturelle dont l’absence coupe la phrase de son essence. Et on complète cet acte de malveillance, par un manque de soutien au soufflet crescendo-decrescendo qui dès lors ne dit plus l’espressivo et ne peut plus tirer partie de la mezza voce. Tout ceci est organique : on retire dès lors à l’orchestre ses moyens de dire la phrase, on le rend impuissant et débile, au sens premier de la faiblesse. On agit donc en malfaiteur. À gauche donc, le malfaiteur imposant ses vues à l’orchestre du Concertgebouw (vidéo accompagnant sur le site de Deutsche Grammophon, la publication de ce scandale), à droite la définition même du lyrisme chanté aux cordes puis à l’ensemble des voies orchestrales alternées, par l’Orchestre philharmonique de Berlin dirigé par Herbert von Karajan en 1973. Je demande qu’on réalise réellement le méfait, et qu’on en prenne l’exacte mesure. Édifiant et consternant.
Le deuxième exemple n’en est pas moins l’un des lieux déterminants du corpus symphonique de Brahms, puisqu’il s’agit de l’amorce de cette symphonie si importante dans l’histoire du genre, le début du premier mouvement Allegro non troppo de la Symphonie n° 4 en mi mineur. Cette entrée en matière in medias res est en soi un chef-d’œuvre qui définit quasiment l’intensité brahmsienne et qui en soi est un mystère de l’énonciation musicale. Neuf tierces descendantes et ascendantes d’abord confiées aux cordes introduisent un jeu où toujours le même rapport de tierces sera développé par les vents, mais donnera (héritage des cellules rythmiques beethovéniennes) l’épine dorsale de la dialectique qui se met alors en route. Rien de plus volontairement « étiré » que ce rapport initial de tierces, que d’aucuns ont souvent comparé à la houle marine. On est ici dans la respiration, dans le souffle, dans l’élan puis l’épuisement avant une nouvelle respiration, en somme dans le mouvement organique, celui d’un orchestre conçu comme un vaste corps. Là encore, que dit la partition au-delà des notes, pour tout esprit sensé comprenant le caractère de l’écriture déployée ici ? Elle indique que les tierces s’alternent avec des silences, qu’un balancement (de l’âme ?) s’opère, qu’il faut savoir accentuer à partir de la nuance initiale « piano ».

Vibratos serrés mais discrets nécessaires, et encore et toujours ce relief de l’énonciation caractéristique de l’écriture orchestrale de Brahms. Le malfaiteur (ci-dessous à gauche) ici écrase tout étirement, aplatit la phrase, en chasse toute amplitude, et en fait un petit tas de notes misérables sans doute comme ses propres secrets inavouables. À droite (j’aurais pu mobiliser sans doute l’un des plus hauts sommets de la discographie que j’indique en lien quoi qu’il en soit, Carlos Kleiber à la tête du Philharmonique de Vienne en 1980), l’élévation communiquée par Leonard Bernstein au même Philharmonique de Vienne en 1981. Mesurer, là encore, le méfait de Gardiner, c’est considérer la gravité d’un geste lamentable, le massacre de la beauté qui heureusement, s’en relèvera – car Gardiner passe, Brahms reste.
À y regarder de près, on a encore plus mal au cœur : le violon solo du Concertgebouw ne peut s’empêcher, malgré tout, d’esquisser un timide vibrato (parce que c’est ainsi qu’il a appris à faire de la musique, en musicien honnête et venant de la haute tradition d’un orchestre d’excellence), alors même qu’on le constate, le mot d’ordre de la troncature est respecté par le reste de l’orchestre, à la baguette du fat. Et parce qu’il fut justement l’un de ces musicologues qui ont contribué à déjouer ces mensonges et notamment l’absence de vibrato (dans des articles musicologiques fameux publiés dans des revues de référence), il s’avère indispensable d’écouter le jugement certes sans concessions, certes émis avec le ton plus que leste qu’on lui connaît, mais surtout éminemment exact, de David Hurwitz, sur sa chaîne YouTube, « The Ultimate Classical Music Guide » à propos de ce massacre en règle des symphonies de Brahms, nouveau modèle 2025 par Gardiner avec la complicité active du Concertgebouw d’Amsterdam et de Deutsche Grammophon. L’article auquel il se réfère, et don il est l’auteur, aura été l’un des apports déterminants de ces dernières années, pour démontrer l’inanité sur le terrain historique, du dogme arbitraire de l’absence de vibrato.
Il est donc désormais dévolu aux seuls esprits critiques, de dénoncer cette escroquerie intellectuelle dans laquelle se vautre complaisamment notre époque, encombrée des délires idéologiques de baroqueux en mal de renouvellement de leur audience. Il fallait cette netteté du jugement exposé ici, pour sortir de la tentation de l’illusion. Car remplacer la fuite en avant dans le « maigre » de la version de 2007 avec ses effectifs risibles, par la soi-disant opulence de l’orchestre du Concertgebouw est un leurre. Quels que soient les effectifs, on aurait tort de croire là en un ralliement de Gardiner à la vérité (elle) toute historique d’un orchestre symphonique, de l’ordre de ceux qu’à côtoyés Brahms lui-même : le détail de son approche est aussi sinon plus absurde encore qu’en 2007. La Symphonie n° 1 est accélérée dans tous ses mouvements, avec une introduction qui en dénature l’esprit avec une instabilité affligeante du tempo ; et ainsi de suite. Les climax émotionnels que l’on sait, le Poco allegretto de la Symphonie n° 3, l’introduction de la Symphonie n° 4 comme envisagés plus haut, et son finale fondamental dans l’histoire de la symphonie, tout cela ne devient qu’une suite vaporeuse sans consistance. Une honte à tous les étages, qu’il est inutile en tant que telle de détailler puisqu’elle tient sur les mêmes constantes : l’accélération, la suppression de l’élan orchestral en dépit de la masse, et cette quête inepte de la « transparence », substituant aux brumes ontologiques de cette musique une sorte de légèreté diaphane, comme si on était dans un motet de Mondonville. Dans ce délire de fausse transparence, on creuse encore le mensonge initial, auquel il faut encore réfléchir pour réaliser l’absurdité sur laquelle repose le dogme baroqueux, devenu caricature d’une démarche louable à son origine, quand elle prenait en compte les seuls répertoires adéquats : dans cette volonté d’extension qui est recherche totalitariste d’une hégémonie, le cauchemar des baroqueux quand ils en viennent à considérer les répertoires romantique et post-romantique, c’est bien l’orchestre symphonique (ou philharmonique) moderne. Cet orchestre, dans son ampleur, dans son affranchissement des vielles esthétiques baroque puis galante, représente tout ce que vomit le baroqueux, qui ne jure que par l’idéal illusoire (sorte de religion à vrai dire) d’une sorte de pureté archaïque de l’énonciation musicale. Pour combattre cette sorte d’Antéchrist, il s’agit d’agiter tous les goupillons disponibles, et celui qui aura été activé depuis bien des décennies (depuis que le premier baroqueux considéra du haut de son autorité autoproclamée, que Bach par Karl Richter était une hérésie), c’est celui en vertu duquel il s’agit somme toute de faire passer cet orchestre pour une dégénérescence moderne coupée de je ne sais quelle racine imaginaire. Nous sommes au cœur d’une attaque en règle de l’orchestre symphonique, de son modèle et de son répertoire : cet orchestre ne serait en somme qu’une excroissance artificielle, tout au plus qu’une contingence. Là encore, on doit mesurer l’obscurantisme qui, tacitement, se joue là, a d’abors opéré à bas bruit, pour aujourd’hui se répandre en fanfare et sans vergogne.
Car l’orchestre symphonique moderne est, faut-il le rappeler (apparemment oui, il le faut) le résultat d’une profonde évolution dans l’histoire de la musique, celle du répertoire symphonique et orchestral au cours du long romantisme et du post-romantisme à partir de Mahler, à savoir la cristallisation dans une certaine idée du volume orchestral et de son émission, du fait de la tension généralisée de l’esthétique compositionnelle. Si Beethoven ne cesse de pester contre les orchestres de son époque, c’est qu’il regarde en avant, bien en avant de l’évolution de l’orchestre en tant que tel, et en appelle à une ampleur singulière, liée aux proportions de timbre, d’harmonie et de volume qu’implique son approche orchestrale dans toutes ses œuvres dans ce champ (symphonies, ouvertures, musique de scène, concertos). Si Schubert, Schumann et Brahms sont moins soucieux de clarté que de brumes, c’est que leur esthétique plonge dans leurs vraies « racines », celle du romantisme allemand et de sa première énonciation littéraire et poétique, portant le monde intérieur, ses tourments et ses extases, vers des teintes de clair-obscur à jamais attachées à leurs univers. Si Bruckner d’abord (que Philipe Herreweghe aujourd’hui prétend transmettre, dans ses messes) et Mahler ensuite ne cessent d’élargir encore les limites concevables de cet orchestre symphonique (voir tout le corpus brucknérien et la Symphonie n° 8 de Mahler, dite « des Mille »), ce n’est pas parce qu’ils succombent à je ne sais quelle grandiloquence ou à une fâcheuse infatuation dans l’excès, mais parce que leur imaginaire musical est celui de l’immense amplitude du monde et de l’intériorité abyssale du moi. Vouloir donc voir en cet orchestre forgé par ces générations de compositeurs de génie, comme une sorte de complaisance est un mensonge devant l’histoire de la musique. Un mensonge obscurantiste, où on n’est même plus conscient de ce qui est en jeu en termes de continuité et d’esthétique musicale. Et David Hurwitz a tellement raison, de rappeler que les enregistrements – eux, réellement opulents – d’un Bruno Walter ou d’un Furtwängler, sont en eux-mêmes des témoignages historiques tout droits issus de la fin du XIXe siècle – car à souscrire tacitement au mensonge d’un orchestre arbitraire, on en oublierait que Bruno Walter fut le collaborateur direct de Gustav Mahler, et que Furtwängler fut lui aussi le transmetteur d’une haute tradition allemande de l’orchestre poussée à son extrême par Wagner. L’inanité, le manque de culture musicale et pour tout dire la bêtise sur laquelle misent les baroqueux en attaquant l’orchestre moderne, et en voulant lui allouer une vérité « d’époque » est non seulement une idiotie mais de surcroît, une réécriture mensongère de l’histoire de la musique.
Au soir de sa vie, John Eliot Gardiner doit être regardé comme le grand musicien qu’il fut dans le domaine baroque, et le transmetteur hors pair de Bach (Messe en si et Passions avant tout), mais aussi comme le fossoyeur de l’esprit même de Berlioz qu’il prétendit servir (je le redis, hors Requiem, une réussite), un compositeur qui lui aussi ne regardait que l’avenir de l’orchestre moderne, que Mahler nous a légué des mains de Bruckner. Fort heureusement, un siècle de discographie pléthorique de l’œuvre symphonique de Johannes Brahms est là pour nous transmettre ce legs incommensurable, et ce ne sont pas les dérisoires éructations sénescentes de Sir John ricanant en son jardin anglais qui nous retireront ce souffle reçu comme un don. Rachitique en 2007 ou faussement opulent en 2025, le geste de Gardiner à l’endroit des Symphonies de Brahms traduit bien son intention devant ces quatre chefs-d’œuvre : falsifier, mentir, défigurer. Et cela avec la complicité active de ce qu’est devenu Deutsche Grammophon, qui est passée de l’ère d’excellence d’un Karajan ou d’un Bernstein, au paillasson publicitaire pour vieux baroqueux en mal de reconversion. Que cela demeure la borne honteuse de l’industrie du disque en 2025. Parvenir à prendre en otage y compris un orchestre si fameux que l’orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam prouve que vous êtes un terroriste de la musique, un escroc dans un monde d’escroquerie, le monde où le vulgaire cligne de l’œil devant l’art et la beauté, Nietzsche nous l’avait dit, devant le « dernier homme », revenu de tout : « “Jadis tout le monde était fou” – disent les plus fins, et ils clignent de l’œil. / On est prudent, et l’on sait tout ce qui est advenu ; sans fin l’on peut ainsi railler. / Encore on se chamaille, mais vite on se réconcilie – sinon l’on gâte l’estomac. » (Ainsi parlait Zarathoustra)
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