Le concerto superlatif : Perlman et Beethoven
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Il se trouve parfois, dans les plus grandes carrières des plus grands musiciens, un hapax ou cas particulier, un climax ou sommet, et pour la carrière discographique d’Itzhak Perlman, il s’agit incontestablement de ce chef-d’œuvre absolu de la version du concerto de Beethoven enregistrée en décembre 1980 et parue chez EMI en 1981 avec le Philharmonia Orchestra dirigé par Carlo Maria Giulini. Le concerto sera enregistré une nouvelle fois, en public, en 1989 avec le Philharmonique de Vienne sous la direction de Daniel Barenboim.
L’une des trois versions de référence
Sans conteste, cet enregistrement déjà mythique de 1981 constitue l’une des trois versions de référence de ce concerto qui est sans doute le sommet du répertoire violonistique avec les Sonates et Partitas de Bach. Les deux autres grandes versions demeurent, toujours selon moi : l’enregistrement réalisé en 1959 par David Oïstrakh avec l’Orchestre de la Radiodiffusion française (ancêtre de l’Orchestre philharmonique de Radio-France) sous la direction d’André Cluytens, et la version de Christian Ferras enregistrée en 1967 avec le Philharmonique de Berlin sous la direction de Karajan. Mais seule la version de Perlman de 1981 (à préférer à mon avis à celle qu’il a enregistrée en 1989 avec le Philharmonique de Berlin dirigé par Daniel Barenboim, version excellente néanmoins) parvient à mes yeux à allier à la fois une maîtrise technique impeccable, à une puissance expressive savamment dosée, vecteur de l’intensité émotionnelle caractéristique de cette merveille de concerto.
Ce « quelque chose » d’inexplicable, ce plus indéniable, ce supplément concret, proviennent sans aucun doute de l’extrême minutie de l’énonciation, du phrasé mais aussi du timbre inimitable d’Itzhak Perlman, dans ce concerto qui à mes yeux est le sommet du corpus concertant pour violon. La règle y demeure de bout en bout, une expressivité où l’instrumentiste doit savoir intimement ce qu’il exprime selon moi : ce concerto fait appel à une intelligence spécifiquement « beethovénienne », une ipséité du corps vivant de cette écriture qui concerne l’épanchement (on l’a dit pour le Larghetto) mais surtout la substance de cette métaphysique de la lutte, qui se décline dans l’Allegro initial. Non pas simplement sommet des concertos pour violon, mais à mes yeux l’un des sommets absolus de la musique. Avec la Passion selon Saint Matthieu et la Messe en si de Bach, ce concerto est dans son contenu, l’une des pages qui font l’honneur et la puissance de la musique en tant que telle. Jamais il ne sera possible d’en pénétrer le mystère, ce qui importe selon moi c’est d’abord d’y distinguer l’un des sommets incontestables de l’art de Beethoven, et ensuite de pouvoir se fier à un violoniste qui aura su se rendre disponible au rendez-vous d’une méditation et d’une force, à la jonction en somme de ces deux pôles. Avant Perlman, seuls Oistrakh et Ferras avaient su enregistrer des versions dignes de cet alliage si rare. Et puis vient Perlman qui en 1981 avec l’extrême tension du Philharmonia Orchestra mené par Carlo Maria Giulini (cette sorte de resserrement dans l’expression de l’orchestre, sous le regard « spiritualiste » inimitable du chef italien), a livré à la postérité le modèle même où plus rien ne pourra être ajouté. On pourra encore enregistrer ce concerto, jamais en revanche on ne sera capable de cette intime alliance des prodiges, intelligence comblée et sensibilité portée à quintessence.
Et la version de 1989 avec le Philharmonique de Berlin dirigé par Barenboim :
Le salut continuel des critiques
Pour en revenir au phénoménal enregistrement du Concerto de Beethoven de 1981, le musicologue américain David Hurwitz lui avait consacré en 2024 une excellente recension sur sa chaîne YouTube « The Ultimate Classical Music Guide » (ci-contre). Il y souligne le prodige en quoi a consisté cette rencontre au sommet entre le chef réputé pour ses approches spiritualistes des répertoires symphonique et concernant, et le virtuose réputé pour ses interprétations brillantes voire étincelantes en matière de timbre. Il y évoque par ailleurs l’intelligence maximale de cette version, scrupuleuse dans l’attention au détails de la partition. Un degré de précision de l’énonciation elle-même sans doute jamais égalée depuis, ni même avant, du reste. Ce qui en fait, à mes yeux, la plus grande version du Concerto de Beethoven, avec celle d’Oïstrakh, je le répète.
De manière générale, la critique a toujours été très impressionnée par cette version de 1981 du concerto de Beethoven par Perlman / Giulini. Il faut y voir la trace de cette sorte de commotion générée par une version où tout, de la pochette à l’éminente spiritualité d’une interprétation à mon sens « définitive » du fleuron de la littérature pour violon.
Le poème qui dit tout
En 2022, Jean-Denis Bonan nous proposait un somptueux texte inédit, en hommage à l’interprétation du Concerto pour violon de Beethoven par Itzhak Perlman avec l’orchestre philharmonique de Berlin dirigé par Daniel Barenboim. Un immense merci à Jean-Denis Bonan pour ce texte magnifique, qui contient des mots essentiels à propos de ce concerto inégalable. Un cadeau pour tous les Beethovéniens en particulier. Et un salut marquant à la présence incomparable de Perlman pour servir cette musique où les mots manquent, sauf à la poésie.

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