L’homme et son parcours : l’énergie Perlman
Par

Qui pourrait ignorer en le voyant entrer sur scène sur ses béquilles, qu’après une carrière de plus de 60 ans, Itzhak Perlman, c’est avant tout une énergie ? Car si l’homme adopte volontiers un ton « naturel » à propos de son handicap, ce ne fut pas toujours simple, dans un parcours de musicien d’exception entamé au plus jeune âge. Itzhak Perlman est paraplégique. Il a contracté la poliomyélite à l’âge de quatre ans en Israël, a d’abord été soigné à domicile avant de s’accoutumer très tôt à devoir marcher sur béquilles et être appareillé aux jambes. C’est grâce au dévouement de ses parents, puis de la violoniste et pédagogue américaine Dorothy Delay à la Juilliard School de New York qu’il a pu suivre sa formation de musicien aux États-Unis, après avoir débuté son parcours à l’académie de musique de Tel Aviv. Si cette arrivée aux États-Unis est pour beaucoup dans le parcours légendaire de Perlman, c’est bien sûr grâce à son passage dans l’émission vedette d’Ed Sullivan à la télévision américaine en 1958. Âgé de 13 ans, le jeune Israélien vient à peine d’arriver sur le sol américain, et vit d’abord dans des hôtels vétustes avec sa mère, avant que sa situation ne soit stabilisée dans des conditions toujours modestes. Mais ce passage en pleine lumière dans l’une des émissions phares de la télévision américaine propulse l’adolescent dans une soudaine célébrité, à laquelle concourt évidemment son talent, mais où n’est pas étrangère non plus son infirmité et le regard compassionnel qu’il suscite. Le jeune violoniste vit cet événement et cette célébrité soudaine dans une certaine ambivalence, touché par l’attention de l’animateur et du public, mais voulant surtout être reconnu pour son talent, alors qu’il vient de débuter son cursus à la Juilliard School, sous la responsabilité pédagogique d’Ivan Galamian et Dorothy Delay. Et c’est son énergie, encore, qui lui permettra de dépasser l’image convenue du jeune handicapé méritant, pour devenir l’un des plus grands violonistes de tous les temps.


Les Américains n’ont jamais oublié cette apparition de l’enfant prodige en 1958 sur leurs écrans, et dans un extrait du troisième mouvement du Concerto pour violon de Mendelssohn. Il reviendra dans le Ed Sullivan Show six ans plus tard à 18 ans, en 1964, un an après ses débuts à Carnegie Hall. Dans le sillage de son premier passage dans l’émission en 1958, le jeune violoniste participe durant deux mois à une tournée formée avec les participants à l’émission, le « Sullivan’s Caravan of Stars ». Auparavant, trois ans avant exactement, alors qu’il était âge de dix ans, Issac Stern de passage en Israël, l’avait auditionné et sur ses conseils que ses parents avaient reconnu la nécessité pour le jeune Itzhak, de partir vers les États-Unis pour parfaire sa formation et envisager une carrière – c’est aussi à cette époque qu’il s’était produit sur scène pour sa première fois, à Tel Aviv.
Les deux passages d’Itzhak Perlman dans le Ed Sullivan Show, en 1958 à 13 ans (à gauche), en 1964 (à droite).
En 2018, le violoniste était revenu sur les lieux même où soixante ans auparavant, le public américain le découvrait dans le show d’Ed Sullivan. Il évoquait l’événement dans le Late Show de Stephen Colbert :
Itzhak Perlman évoque en 2018 dans le Late Show de Stephen Colbert, le 60e anniversaire de son passager dans le Ed Sullivan Show.
On n’aurait aucun mal à définir ce qui fonde cette « énergie Perlman » en écoutant attentivement cette courte interview, où il ne se contente pas d’un simple prétexte commémoratif, mais en profite pour glisser dans l’échange, sa préoccupation quant au retour de l’antisémitisme dans le monde. Ainsi va cette énergie, qui est avant tout conscience et vigilance. Car si Itzhak Perlman doit sa renommée avant tout à son talent de musicien comme il le souhait étant enfant, s’il est aujourd’hui devenu une icône de la vie américaine et l’un des symboles de New York (de ses passages dans Sésame Street dans les années soixante-dix à son exécution de l’hymne américain lors de la finale de la Ligue nationale de Base-ball en 2016), c’est aussi en vertu de cette conscience éminemment politique, son engagement pour les droits de l’homme et toutes les luttes humanistes.
Il faut voir dans cet engagement les traces du passé autant que la conscience du monde. Le judaïsme de Perlman, ouvert et conciliant, est ancré dans la conscience du poids de l’histoire, qui lui vient de ses parents, immigrés juifs qui dans années cinquante rejoignent les premiers foyers juifs de Palestine, les premiers kibboutz. Et quand en 1987 il rejoint souvent l’Orchestre philharmonique d’Israël, c’est aussi dans le souvenir fervent de sa mère, rescapée du ghetto de Varsovie. C’est aussi dans le souvenir vif et familial de la Shoah qu’il enregistrera la bande musicale de La liste de Schindler de Steven Spielberg en 1993, sur une composition de John Williams.
L’énergie de cette vie est évidemment liée au service de la musique, encore et toujours. Un service dans la discographie bien sûr (pléthorique et exceptionnelle en soi), les concerts et tournées, où le musicien n’a jamais manqué une occasion pour pousser à améliorer les conditions de déplacements des personnes handicapées. Mais c’est aussi un service par l’enseignement, ce qu’on sait moins. Perlman conçoit l’enseignement de la musique non seulement comme un échange, mais de surcroît comme un perpétuel apprentissage de la part de l’enseignant. La Juilliard School de New York ne s’y est pas trompée, qui lui a attribuée la Dorothy Richard Starling Chair of Violin Studies. Et puis en 1994, Itzhak Perlman fonde avec son épouse Toby un programme pédagogique pour les enfants et les jeunes musiciens, le Perlman Music Program, sur l’île de Shelter Island (Suffolk, État de New York), programme complet fait de stages, concerts et résidences, une initiative ambitieuse de transmission active. Une manière pour le violoniste de restituer à son tour ce qui lui a été transmis et permis par ses aînés, ceux qui ont tendu la main à l’enfant israélien handicapé de condition modeste venu aux États-Unis pour se réaliser. Le PMP occupe une grande part du temps d’Itzhak et Toby Perlman encore aujourd’hui.

Dans l’imaginaire collectif et musical, la renommée de Perlman, on peut le dire, fut également liée à ce vent nouveau apporté par ces six jeunes musiciens qui, durant la décennie 1970, font parler d’eux justement par leur commune énergie, en enregistrements, concerts, apparitions médiatiques qui firent beaucoup dans ces années, pour une démocratisation de la musique classique aux États-Unis, à laquelle avait déjà grandement contribué Leonard Bernstein. Je veux parler de cette sorte de formation d’amis qui se déploient alors en trios, duos, quatuor (à l’image aussi, quelques années auparavant, du trio Stern-Rose-Istomin) : Itzhak Perlman, Daniel Barenboim, Pinchas Zukerman, Jacqueline Du Pré, Vladimir Ashkenazy, Lynn Harell. Ces six-là vont enregistrer tant et se produire tant qu’on peut croire à l’époque à un calcul des maisons de disques, alors que, pour de bon, il est question là d’amitié et d’élan collectif – un élan qui est aussi demeuré dans l’esprit commun. Et c’est aussi ça, l’énergie Perlman : ne jamais considérer la musique comme un exercice solipsiste mais comme une expérience éminemment collective, manière de vivre activement le partage au cœur d’une certaine conception de l’art.

L’album d’une vie qui, en fin de compte, est l’album d’une carrière et d’une manière d’être – ce pourquoi tant d’Américains se sont tôt reconnus dans cet éternel optimisme d’Itzhak Perlman, bon vivant et musicien d’exception, incarnation du talent et de la jovialité. En 2003, la cérémonie du « Kennedy Center Honors » était consacrée, le même soir, à James Brown, Carol Burnett, Loretta Lynn, Mike Nichols et Itzhak Perlman. Une haute distinction particulièrement populaire dans la vie américaine, qui s’ajoute à la remise à Itzhak Perlman par Barack Obama le 24 novembre 2015, de la Presidential Medal of Freedom, la plus haute distinction publique aux États-Unis (ce jour là, était également distinguée Steven Spielberg et Barbra Streisand).
Deux documentaires de référence existent à propos du parcours d’Itzhak Perlman, un de Christopher Nupen de 1978 (qu’on pourra consulter sur la page de la deuxième partie du présent dossier), et l’autre, Itzhak, d’Alison Chernick, de 2017, à l’image de la simplicité et de la joie de vivre de ce musicien de génie, gourmand de la vie :
> LE MUSICIEN ET SES ACCOMPLISSEMENTS : L’EXCELLENCE PERLMAN
MOTS-CLÉS
