Vivaldi par Rachel Podger, entre précision et suavité
Par
VIVALDI, Concertos | Royal Concertgebouw Orchestra, dir. : John Eliot Gardiner
Deutsche Grammophon, 2025

Lorsqu’il a été pratiqué avec raison et la réelle volonté d’un renouvellement fondé des approches et loin des crispations du dogme, le mouvement baroqueux a su porter et tenir la promesse d’un nouveau souffle. Pour l’interprétation de Vivaldi, les évolutions ont été réellement à l’image des lumières mais aussi des ombres d’un mouvement qui, on le sait maintenant avec le recul, a pu produire le meilleur comme le pire, en fonction justement de ce qui avait pu animer les protagonistes : l’intention d’éclairer et de renouveler, ou l’illustration d’une fuite en avant. J’avais déjà eu l’occasion de le rappeler à propos de la récente version des Quatre Saisons par Théotime Langlois de Swarte : du regain de l’engouement pour Vivaldi auquel avait concouru amplement I Musici ou I Solisti Veneti de Claudio Scimone dans les années 70/80 aux approches éminemment équilibrées, solaires et tout en relief de Giuliano Carmignola à partir des années 2000, il fallait aussi en passer par la surenchère idéologique d’un Fabio Biondi et de son Europa Galante défigurant sans vergogne la grâce pourtant invulnérable de cette musique sublime. Et il fallait en passer par ces chemins où l’absurdité côtoyait la quête d’équilibre pour qu’au bout de cette crête, fussent restituées à tous à la fois la saveur et l’importance au regard de la musique, du large corpus instrumental de Vivaldi. Et quand dans cet office on peut retracer aujourd’hui le magistère de Giuliano Carmignola, il ne faut pas oublier qu’un peu dans les mêmes années 2000 à 2010, la violoniste britannique Rachel Podger agissait dans le même sens (y parvenait-elle pour autant ? – la question est là), publiant auprès du label Channel Classics Records une série d’albums particulièrement réussis, de 2003 à 2018, réunis en 2023 dans ce coffret précieux et important. Regroupant parmi les grands cycles vivaldiens, La Stravaganza op. 4, La Cetra op. 9, L’Estro armonico op. 3 et Le Quattro Stagioni, on a là un panorama de cette même poursuite de l’équilibre qui caractérise Carmignola, entre relief innervé et volupté du chant, où Vivaldi a connu le ressourcement heureux de sa transmission.
L’école britannique
Dans ces évolutions et en se plaçant dans la perspective des apports britanniques à la restitution de Vivaldi, c’est certainement dans le sillage de Trevor Pinnock et de ses accomplissements que se situe la signature de Rachel Podger. Je rappelle que les enregistrements vivaldien de Trevor Pinnock à la tête de l’English Concert (Simon Standage en soliste le plus souvent) – analysées dans le portrait que proposait Sostenuto du grand musicien anglais – dépassent en l’occurrence la seule contribution, allant dans le sens de cette quintessence d’un Vivaldi parcouru avec ce même souci d’équilibre entre l’énonciation dynamique et la fluidité du chant mélodique. Il faut rappeler d’ailleurs que Rachel Podger a été membre soliste de l’English Concert, avant d’en prendre la tête en 1997 en tant que directrice musicale, et d’enregistrer un album remarqué en 2001, consacré aux Sonates pour violon et piano de Bach avec Trevor Pinnock justement. Une connivence qui explique qu’une transmission se soit opérée entre cette « rigueur en fluidité » manifestée par les enregistrements vivaldiens du grand chef et claveciniste anglais et ceux de Rachel Podger, et qui permet de mieux envisager un réel passage de relais. Il est donc notable de considérer ici un versant britannique de ce renouveau des approches concertantes de Vivaldi Ces enregistrements, d’abord parus individuellement durant toutes ces années précitées, ont été réalisés avec trois formations différentes pour chaque recueil (Arte dei Suanatori pour La Stravaganza ; Holland Baroque pour La Cetra ; Brecon Baroque pour L’Estro armonico et Le Quattro Stagiioni).
Splendeurs et misères de l’entre-deux
On s’en rend compte aisément à la faveur de ce concerto de L’Estro armonico, les options d’interprétations adoptées par Rachel Podger (et qui se retrouvent dans l’ensemble des recueils représentés dans ce coffret se manifeste par une rigueur prononcée e la mesure alliée à un délié mélodique, une brillance harmonique résolue, en comme les mêmes caractéristiques qu’exposait déjà Trevor Pinnock et qu’on retrouve également dans les approches de Giuliano Carmignola. Tout se passe en somme comme si la formule de l’équilibre avait partout été trouvée dans ce paradigme de la conciliation. Et même si, ne serait-ce qu’« à mon goût personnel », je mettrai toujours Giuliano Carmignola avant tous les autres qui dans cette veine ont su se rapprocher de ce paradigme (pour ses audaces jamais gratuites mais une virtuosité étourdissante mise au service de l’éclat), ici on retrouve cette rigueur dont en particulier l’« attelage » Pinnock – Standage nous avait accoutumé, en privilégiant peut-être la rectitude de la mesure et des tutti (rythme et volume), avant le brio. Pour autant, il ne faut pas croire là au moindre affadissement en tant que tel, simplement on y verra la confirmation que l’« option britannique » en matière d’identité vivaldienne se tient résolument du côté d’une régularité prononcée, au détriment de cette sorte de brillance italienne d’un Carmignola (qui ce faisant, incarne l’ensemble des paramètres les plus adéquats).
Mais après cette reconnaissance des qualités effectives de cette version de Vivaldi par Rachel Podger, il faut dire sinon un malaise, en tout cas le motif d’une forte réserve. Car ici parfois – souvent (voir « L’été » ou plus encore « L’automne » des Quatre saisons) – , on peut sourire devant quelque ornementation pas forcément utile ou souhaitable, et ménagée un peu comme si la soliste voulait échapper au cadre peut-être légèrement trop contraignant d’une rigueur d’ensemble, pour ne pas dire d’une rigidité initiale – sauf qu’il eût été préférable dans ce cas, de modifier ce cadre plutôt que de l’amender à la marge. Carmignola, pour revenir à lui, fait autrement, et ses choix sont certainement plus naturels que cette volonté de se placer toujours entre précision et suavité. Au point que je suggérerais aussi en ce titre, ce regard général pas seulement sous l’acception de l’avantage, mais aussi dans le registre d’une tension jamais résolue, une hésitation souvent piégée entre lecture rigoureuse et suavité. Trop d’ornementations souvent me gâchent les choses et trompent la volonté de rigueur (voir le largo de « L’hiver »), attestant selon moi de cette tension irrésolue. Il en résulte aussi un manque de panache manifeste dans l’Allegro final de « L’hiver », faute de goût s’il en est dans Les Quatre saisons qui tiennent là un peu leur clé de voûte. Un manquement qu’on ne doit pas passer sous silence, en rappelant que cette déception peut aussi être au rendez-vous d’une nouvelle écoute de Trevor Pinnock, pourtant plein de qualités mais pas forcément préoccupé du brio qui enserre cette esthétique vivaldienne de part en part. Cette école aura selon moi été encore insuffisante à atteindre la quintessence d’un Vivaldi toujours vitaminé et qui, même dans la mesure, est toujours fondé sur une projection sonore et du phrasé, qui ne saurait se confondre à l’artificialité. On peut concevoir face à toutes ces conditions, que ce fameux équilibre est très difficile à trouver, et nul ne saurait le nier. Mais cet équilibre ayant bien été trouvé par Carmignola selon l’ensemble des paramètres indispensables à cette musique, je dirais sans le minorer, que nulle approche (pas plus celle-là que celle de Théotime Langlois de Swarte avec le Consort, même avec leurs remarquables qualités respectives), ne me paraissent encore suffisantes à supporter la comparaison avec la « martingale carmignolesque ». L’effort est bien là, il est méritoire, mais quelque chose manque à l’extase d’une idiosyncrasie intégrale que le glorieux Giuliano de Trévise incarne depuis des années. Cependant, ceci étant dit et bien souligné, ces options de Rachel Podger témoignant d’une approche britannique fidèle au modèle initié par Trevor Pinnock, je recommanderais de l’envisager dans cette optique presque documentaire, tout en y appréciant les qualités indéniables, que je redis ici.
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