Le Quatuor Modigliani © Luc Braquet

Les Quatuors Modigliani et Ébène représentent aujourd’hui la fine fleur d’une excellence chambriste dans laquelle les formations françaises sont au premier rang. Une tradition française de la musique de chambre et spécifiquement du quatuor à cordes résonne ici, où des noms comme Artemis, Ysaÿe ou Mosaïques tiennent un place prépondérante, dans l’inspiration même des Modigliani d’ailleurs, et la marque d’un alliage entre puissance et équilibre, qui finalement demeure le Graal secret en quête duquel se place tout quatuor à cordes. C’est précisément ce large spectre musical, tant illustré par la discographie déjà marquante de la formation, qui se manifeste dans un programme tel que celui-ci, un peu justement comme si ce sens conjugué de la mesure et de la démesure augurait bien de cette résidence Radio France qui s’annonce fervente.

Dans ce processus de la transition entre le dernier Haydn et Beethoven, il fallait savoir différencier les caractérisations esthétiques, en une contemporanéité exacte de composition (1799) des quatuors n° 67 du premier, et le n° 4 du deuxième. On a maintes fois souligné à juste titre, les ponts effectifs entre le maître et l’élève, mais on a ce faisant également souligné la nette volonté de rupture du jeune Beethoven avec une approche d’ensemble. Après un long corpus qui aura fondé le genre à peu de choses près, le tout dernier quatuor de Haydn demeure encore du côté de cet échange courtois qualifié par Goethe de « conversation entre quatre personnes raisonnables ». Domine ici le pur plaisir des jeux mélodiques dans une stricte forme sonate qui permet à cette veine « raisonnable » de s’animer et de se développer. Pour autant, il est toujours très imprudent de réduire Haydn à l’esthétique d’un style galant, et ce serait pour le moins oublier l’extrême diversité de son son corpus pour quatuor à cordes, des purs exercices de salons aux présences tonitruantes du Sturm und Drang.

À gauche, Haydn en 1792 (portrait de Thomas Hardy), à droite, Beethoven en 1800 (portrait de Carl Traugott Riedel, 1801)

Mais ce qui est justement intéressant dans la mise en regard du deuxième quatuor de l’op. 77 de Haydn avec le n° 4 de l’op. 18 de Beethoven, c’est la possibilité offerte ce faisant de mesurer, au-delà des passerelles si souvent rappelées, le fossé qui sépare quoi qu’on en dise, le style beethovénien déjà accompli en ce tournant de son opus 18 – fossé qui évidemment sera encore plus prégnant avec les quatuors Razumovsky – de l’approche globale de Haydn. En 1799 donc, les deux compositions de l’ultime quatuor de Haydn (si on ne compte pas le troisième -indexé à l’op. 103 – du cycle demeuré inachevé des quatuors Lobkowitz) et du quatrième des quatuors dédiés au même prince Lobkowitz de Beethoven arborent des allures radicalement dissemblables. On doit avant tout saluer dans les interprétations des Modigliani, ce souci de faire ressortir les contrastes justement entre ces deux œuvres contemporaines, sans les accentuer mais en faisant simplement parler les partitions pour ce qu’elles disent réellement, d’une distanciation. On a pu souligner là encore à juste raison que dans ses six quatuors de l’opus 18 (la première salve de son corpus), ce n° 4 en do mineur était le moment d’une individuation réellement « beethovénienne » dans le genre du quatuor, alors même que le reste du cycle est encore marqué justement par l’héritage haydnien.

Le quatuor n° 67, op. 77 n° 2 de Haydn par le Quatuor Mosaïques

Et c’est certainement en écoutant le quatuor de Haydn au programme ce soir-là avec la minutie que permet le jeu des Modigliani, qu’on réalisera l’amplitude de la différenciation qui opère à ce moment. Car si la comparaison devait s’appliquer encore, on pourrait constater sans peine que dans le deuxième quatuor de l’op. 77 de Haydn, annonce plus qu’une parenté d’écriture avec les autres quatuors de l’op. 18 de Beethoven. Une parenté qui apparaît d’emblée par la richesse du développement de l’Allegro moderato, qui apporte quelque inquiétude à l’énergie initiale et déjoue en cela une réputation outrancière d’uniformité. La marque mélancolique de l’Andante renforce encore ce constat, vers une substance réflexive et même méditative qui caractérisera les mouvements lents des quatuors « beethovéniens » au sens fort du qualificatif. Ce dernier Haydn est décidément tourné vers une nouvelle densité expressive qui en soi est annonciatrice d’un tournant que Beethoven explorera ; écouter cet Andante, c’est faire l’expérience de cette anticipation.

Amaury Coeytaux insuffle à merveille cette intensité maîtrisée à un quatuor qui parvient à incarner cette transition d’un style à l’autre, vers Beethoven et dans la trace des derniers quatuors de Mozart, comme si en somme la longue trajectoire de Haydn avait marqué en cette année 1799 ce passage de relais, en cet ici et maintenant viennois où se joue l’exacerbation d’une sensibilité du moi dans le langage musical, préparant déjà l’essentiel des mutations romantiques – le Sturm und Drang étant passé par là et ayant préparé cette transformation.

Le quatuor n° 4 en do mineur, op. 18 n° 4 de Beethoven par le Quatuor Emerson.

C’est en quoi l’interprétation habitée du quatuor n° 4 de l’opus 18 de Beethoven avait ce soir là cette caractérisation du moment décisif où résolument, la différenciation stylistique s’affirme désormais comme quelque chose d’irréversible, et il est rare qu’une mise en regard de deux œuvres (avec donc le quatuor de Haydn) ait cette netteté qui permet dès lors de faire apparaître un fossé qui est aussi générationnel, entre le dernier Haydn et le premier Beethoven – ce compositeur à la veine révolutionnaire et qui, en ce quatrième quatuor de l’opus 18, laisse libre cours dès l’Allegro initial, à cette allure farouche d’une écriture sans paravent.

Disparition in medias res dans ce premier mouvement, de la moindre nécessité ou de la moindre convention d’une introduction dans les formes : on est d’emblée dans la substance intranquille d’un émoi et d’une agitation intérieure qui n’hésitent pas devant presque le « cri » de ces groupes d’accords fortissimo. Le jeu des Modigliani permet de mesurer ce qui se joue en cette tonitruante entrée en matière : une nervosité avouée par les accentuations sforzando, puis une montée progressive vers ces accords fortissimo, puis l’exploration, le développement mélodique d’une inquiétude qui ne se dissimule en aucune façon. Comme dans les approches les plus intelligentes de l’opus 8 en général, les meilleurs quatuors ont ceci de particulier, cette approche qui donne à ressentir l’intensité expressive mais aussi l’architecture du discours qui se déploie, et ici l’équilibre entre l’« apollinien » et le « dionysiaque » (je le dis souvent en ce qui concerne certaines options interprétatives de Beethoven, et c’est là en effet une esthétique au cœur de cette musique, sa tension antonymique déterminante). Cette propension que dégage la formation sert à merveille l’intensité expressive de ce premier mouvement. On comprend alors (avec une clarté quasiment pédagogique) que le dialogue interne des quatre instruments ne sert plus une quelconque extériorité, mais au sens fort, un discours individuel, réparti en quatre voix qui cheminent. Et en ce cheminement, c’est la singulière dialectique qui fait son office (pivot de cette écriture chambriste de Beethoven, et qui marquera désormais les cycles des quatuors). C’est alors le règne des complémentarités, des moments d’hétérogénéité, des chants à l’unisson, des modulations imprévues bref, de toute la gamme des moyens d’un déploiement quadripartite du discours qui, en effet, suit un itinéraire presque narratif. Amaury Coeytaux ici dans le rôle de l’aiguillon, de cette fine pointe de la tension, se fait maître en teintes sombres dans la réexposition du thème initial. L’Andante qui suit est en fait un scherzo et poursuit en sa continuité de notes piquées, cette fausse légèreté, une progression discursive que là encore, donnent à entendre les quatre musiciens qui accompagnent et scandent un cheminement qui par le Menuet, s’augmente d’une recherche alerte. Quand on débouche alors sur l’Allegro final, le quatuor a ces accents de mise en suspens qui, au sein même de l’élan mélodique, ménage les transitions entre les différents moments d’un déploiement dont on ressent physiquement la progression, j’allais dire la logique, vers la fureur finale, brillantissime, tout en panache et en urgence : les Modigliani, tout comme les meilleurs interprètes de Beethoven, savent doser les cohésions et les emballements du discours – et on comprend que pour de bon, on a changé d’époque, non seulement dans la production beethovénienne, mais dans l’histoire du quatuor à cordes en tant que telle.

Au sommet des Razumovsky : ici et pour toujours

Toujours au regard de la haute tradition de l’excellence des interprétations des Quatuors de Beethoven, ce à quoi parviennent les Modigliani dans le Quatuor n° 8, le n° 2 de l’opus 59 dédié au prince Razumovsky est probablement l’aune à laquelle il est possible d’identifier désormais cette formation à un tournant qui leur est propre, et qui rend en effet indispensable leur enregistrement d’une intégrale. Dans cette excellence même, un élan personnel et de longue date vers ce qu’a accompli dans la discographie existante, le Quatuor Alban Berg, me conduit immanquablement à mettre en regard cette approche des Modigliani avec celle des Berg qui, sans faire l’unanimité (la fait-on jamais ?), a su habiter en un certain sens ce que je nomme la force d’une lecture où domine un équilibre où se distribue la puissance expressive. Les Modigliani excellent dans ce registre si crucial pour un compositeur qui toujours a approché le quatuor avec la science de l’architecte, le souci de la structure d’ensemble et pour le redire, un génie du temps des déploiements du discours musical.

Beethoven, Quatuor en mi mineur n° 8 op. 59 « Razumovsky » n° 2 par le Quatuor Alban Berg filmé à Vienne en 1989.

Au milieu des quatuors Razumovsky, ce deuxième en mi mineur est sans conteste une incandescente terre de contrastes, entre un Allegro initial particulièrement signifiant de la deuxième période héroïque, tout en lutte et en affirmation, et un Adagio qui constitue l’un des sommets méditatifs du corpus beethovénien. Ici, le Quatuor Modigliani est un modèle d’équilibre, justement. Équilibre général entre ce sens de la structure, pour le redire, et une expressivité que rien n’obère, et équilibre interne dans le savant dosage de cette expressivité elle-même, où rien n’est outré parce que rien dans leur approche ne confond la force et sa caricature : tout est parfaitement en place et ne transige jamais avec une juste distribution des accentuations.

Amaury Coeytaux est simplement admirable dans ce sens d’une énonciation dense, à l’instar de ses trois collègues qui, à l’avenant de ce registre d’équilibre, livrent dès l’Allegro une puissance qui sait se transmettre. Qu’on me comprenne bien : « équilibre » à mon sens et pour désigner ce qui se joue ici, ne veut pas dire « medium » ou compromis, il s’agit bien d’un curseur parfait, et qui ne peut être pris en défaut sur aucun paramètre des enjeux expressifs.

L’Adagio, où comme on le sait Czerny avait vu « une méditation sur l’harmonie des sphères, devant le ciel étoilé dans le silence de la nuit », et qui n’est même pas selon moi inscrit dans un mouvement dialectique avec le reste de l’œuvre, mais dans une intégralité de la pensée (une élévation métaphysique nullement conditionnée par la lutte initiale de l’Allegro), prend dans l’interprétation des Modigliani, sa densité stratosphérique. Ces musiciens ont je crois, tout compris d’un langage des cimes qui étreint la plénitude, le tout, l’accomplissement, la sagesse, l’intensité, la pureté, la beauté. Le génie immanent en somme, et tout cela rendu en sa structure et en sa force. Les Modigliani vont loin, très loin dans la compréhension et la transmission de cette musique qui va au-delà du temps, et qui a l’air d’avoir été écrite à l’instant, pour chacun d’entre nous. Le Quatuor Modigliani est désormais, fondamentalement, un quatuor beethovénien, c’est ce dont atteste cet Adagio des sommets. En cette apogée, le Quatuor Modigliani atteint cette permanence qu’on a hâte de retrouver au disque : ici et pour toujours, il ont su lors de ce concert (et comme déjà en mars dernier au Théâtre des Champs-Élysées), atteindre cette intemporalité des grands quatuors de la haute tradition beethovénienne.

Sur la scène de l’Auditorium de Radio France qui avait des allures d’intimité, ces musiciens déployaient encore les flambeaux intranquilles de l’Allegretto, haletant dans la quête d’un espace suffisant. On remarquait ces staccatos énergiques certes mais surtout soigneusement pensés, ces échappées dans les traits enjoués, eux-mêmes savamment agencés dans une science éminemment dialectique par laquelle Beethoven a le génie de développer une cellule de départ en un univers de développements et de transformations dynamiques. Quant une formation de chambre vous fait ressentir cela même qui est au cœur de l’écriture beethovénienne, c’est que manifestement, les fruits sont mûrs vers l’intégrale.

L’ironie et la gaîté du Presto final rejoignaient alors la plénitude, et on se rappelait que rien n’est jamais gratuit dans la joie beethovénienne, qui est l’expression d’une totalité. En son sein, le tout parle encore de chacun de ses aspects constitutifs. Un retour cyclique quasiment nietzschéen avant l’heure et où les Modigliani savent faire circuler l’énergie d’une marche en avant, toujours en avant, vers le soulèvement final. Le public éclate en applaudissements et en bravos, et c’est d’avoir vécu là un moment rare d’une science beethovénienne absolue, d’une transmission pure de la musique.

Toujours sculptant l’émotion sans jamais la diluer ni la trahir, les musiciens, en guise de bis, ont encore gratifié un public qui mesurait sa chance, et en saluant la mémoire de Roland Pidoux disparu le 21 septembre 2025, de l’Adagio du Quatuor op. 18 n° 1 de Beethoven (le tout premier quatuor à cordes de Beethoven en somme), à savoir de l’un des autres sommets de l’élévation. Chaque ondoiement donnait alors la sensation d’une offrande très humaine. Irremplaçable, et forcément ineffable. Le Quatuor Modigliani est sans doute l’un des plus intelligents des quatuors français. Intelligent dans le sens d’une pensée de la musique qui va au bout de son accomplissement. Quelque chose qui donne cette impression que les versions qu’on entend par eux de ces œuvres qui sont aussi des défis pour tout grand musicien, ont été longuement méditées, réfléchies, avant d’être fixées en un même élan de quatre volontés. Mais ces quatre musiciens sont aussi, et chacun dans le sens plein de sa maîtrise, des poètes des vibrations spirituelles de la musique. Il faut savoir remercier de tels serviteurs de la musique.