VIVALDI, TELEMANN, J.C. BACH, REICHA | Isaac Stern, Mstislav Rostropovitch, Jean-Pierre Rampal
Sony Classical, 1990

Si une histoire des enregistrements chambristes au XXe siècle devait être écrite, on en viendrait pour sûr à distinguer, hormis les grands millésimes des formations réputées en tant que telles dans ces répertoires et dans la stricte orthodoxie d’une spécialisation reconnue, cette autre voie que l’on sait plus risquée et souvent controversée : le regroupement de grands solistes sortant pour un temps de leurs champs initiaux. On en avait encore récemment commenté une occurrence sur Sostenuto, à propos d’un concert d’octobre 2025 de Evgeny Kissin, Joshua Bell, Steven Isserlis. La problématique est bien connue, tournant autour d’une question lancinante, qu’une expression populaire pourrait ainsi résumer : « la mayonnaise prend-elle ? » Car rappelons-le, c’est bien de cela qu’il s’agit : la rencontre entre de fortes personnalités solistes vouées au répertoire chambriste peut soit révéler une forte cohésion musicale fondée sur une entente parfaite, soit courir au fiasco (et cela est arrivé), par excès d’egos ne laissant le champ qu’à la juxtaposition d’énonciations individuelles confinant au solipsisme.
Durant près de deux décennies (de 1962 à 1980), Isaac Stern avait déjà prouvé ô combien qu’en plus de la carrière de soliste que l’on sait, il laisserait son nom accolé à une forte formation chambriste, avec le trio de légende qu’il forma avec Leonard Rose et Eugène Istomin (voir l’histoire du trio Stern-Istomin-Rose sur le site d’Eugène Istomin). Il n’est pas fortuit que dès la fin de cette phalange d’exception, qui se distingua dans les œuvres marquantes du trio avec piano, il reforma alors un autre type de trio, cette fois violon, violoncelle, flûte et ce, dans le répertoire relevant nécessairement du style galant induit par la formation. Ses partenaires ? Deux amis proches, Mstislav Rostropovitch et Jean-Pierre Rampal. C’est donc encore au sommet de la notoriété de trois immenses musiciens que dès 1981 et durant quelques années, jusqu’en 1989, va s’illustrer l’adage de la symbiose avec, ouvertement et presque comme un manifeste : le plaisir simple de faire de la musique ensemble. L’adéquation du répertoire avec cette envie de transmettre un considérable plaisir de jouer en trio, en dit long sur une intention qui durant près d’une décennie, ravit le public au gré de tournées triomphales. Mais aussi au gré d’une discographie étendue à quatre enregistrements majeurs. Celui dont il sera question ici marque l’achèvement de cette aventure hédoniste et enchantée qui nous laisse ce goût de bonheur, comme dirait le philosophe Alain dans ses Propos : « Le bonheur, c’est la saveur même de la vie. Comme la fraise a goût de fraise, ainsi la vie a goût de bonheur. »
Le liant et les singularités
Avec ces trois-là, le plaisir de la musique, y compris dans un répertoire fondé sur quelques conjonctions esthétiques marquées, ne se joue jamais d’indistinction. Cet enregistrement, qui sera le dernier effectué par le trio dans sa forme initiale ou dans ses extensions (voir plus loin), aura été effectué les 7 et 9 avril 1989 à la Grande salle de l’UNESCO à Paris. Il regroupe les trois trios pour flûte, violon et violoncelle K. 439b de Mozart, le Quatuor pour flûte, violon, violoncelle et luth en mi mineur de Telemann, le trio en ut majeur de Johan Christian Bach et les Variations sur l’air « Se vuol ballare » de Mozart, par Anton Reicha.
Le plaisir, omniprésent, celui d’une musique uniment conçue pour le divertissement de salon, n’émerge justement qu’en vertu des singularités. Les trios de Mozart, initialement issus de Divertimenti pour cor et basson, avant leur transcription et leur arrangement, sont ici donnés selon les versions originales, réduites pour flûte, violon et violoncelle. On chercherait en vain ici la moindre minauderie : tout est agencé dans ces dialogues galants, pour souligner un charme qui n’est pas une simple posture. Un chromatisme harmonique continu et mille originalités d’agencement rappellent que ce style galant n’est déjà plus celui qui prédominait dans la mélodie mozartienne des débuts, car en l’espèce une écriture de la maturité laisse entrevoir une légèreté spontanée tout en étant pensée. Les trois musiciens, par un luxe d’accentuations et de suavité, mettent en valeur les courbes et les déliés de ce charme qui est passé par le tamis d’un parcours déjà accompli. Déjà la distribution des atouts caractéristiques se joue ici : Isaac Stern et Rostropovitch partageant la même vocalité d’une énonciation idéale pour l’éloquence et les ambiances, et la sensualité proverbiale de la flûte de Rampal adjoignant de l’onctueux à la narration.
Avec le Quatuor de Telemann, on est à vrai dire dans l’annonce (vers 1730) du style galant, et dans cet espace où la sonate en trio da chiesa donne déjà des aspects expressifs où les rôles sont nouvellement déployés en termes d’instrumentation. En particulier dans l’autonomisation de mieux en mieux audible d’un violoncelle qui émerge comme voix ample. On est là, pour de bon, dans l’affirmation d’un style où la mélodie prend le pas sur les fixités structurelles d’une période précédente, on se meut dans cette frange charnière qui va pour plusieurs décennies marquer la musique de chambre.
Pourtant, il fallait encore à ce divin programme, un écho au chant mozartien, et ce seront les Variations sur « Se vuol ballare » des Noces de Figaro de Mozart, composées en 1804 par Anton Reicha, qui avait été collègue de Beethoven à la cour de Bonn. On a changé d’époque, pour de bon, et les accents galants de l’opéra acquièrent ici la liberté, l’inventivité et parfois la hardiesse de variations inattendues. Les trois musiciens engagées dans cette traversée des possibles, montrent en somme au terme de ce programme, que les mille et un potentiels du style galant ont pu, loin de leur période spécifique, habiter les développements ultérieurs, marqués encore par cette grande ère du pur bonheur de jouer ensemble.
Les devenirs d’un trio
Il m’est impossible de na pas en témoigner : cette réunion au sommet de ces trois musiciens de génie fut avant tout une forte histoire d’amitié. En 1984, alors en tournée en Floride et dans les Caraïbes, le trio Stern-Rostropovitch-Rampal faisait escale à la Martinique, invité par Robert Rose-Rosette, le fondateur du Musée de la Pagerie des Trois-Îlets. Privilégié par un concours de circonstances inouï, j’ai pu à l’âge de douze ans, passer un après-midi avec ces trois gloires de la musique, qui n’engendraient pas la mélancolie. Ils étaient alors en représentation de leur enregistrement des Trios « London » et des Divertissements op. 100 de Haydn effectué pour CBS en 1982. Vous avez dit plaisir ? Ici, ces compositions londoniennes de 1784 qui respirent l’allégresse et parcourent encore l’imagination créatrice infinie de Haydn en matière de dialogues instrumentaux, sont servies par une telle fluidité, que le bonheur d’écoute, total, s’aligne sur le bonheur simple et frais de l’interprétation. Trois magiciens se sont donné rendez-vous pour nous exposer à la fois l’intelligence d’une écriture, ses aspects souvent humoristiques, et sa densité d’agencement.
Il faut le savoir : ce trio en or (comme la flûte de Jean-Pierre Rampal) s’était adjoint chemin faisant le concours d’autres instrumentistes, pour des programmes spécifiques (tout comme la participation de Matthias Spaetter au luth dans l’enregistrement de 1989). Ce fut le cas de Leslie Parnas (violoncelle) et John Steele Ritter (clavecin) pour une sélection de Sonates en trio des Bach (Johan Sebastian, Wilhelm Friedmann, Johann Christian) et Telemann, enregistrées en 1981, 1986 et 1989, pour Sony Classical. Et puis il y eut aussi les ultra-divins Quatuors pour flûte de Mozart (K. 285, a/b et 298), véritables kaléidoscopes émotionnels du jeune compositeur en 1777, dans cet enregistrement de 1986 pour Sony avec Salvatore Accardo à l’alto.
Dans ses transformations de la cellule initiale, c’est à la fois la même suavité et la même précision que l’on retrouve à son gré. Avec toujours le même service du plaisir audible et tangible, quand des collègues instrumentistes viennent agrandir le cercle. Ce trio aura été, dans le service d’un répertoire que d’aucuns diraient « sans prétention », placé sous le signe de l’exigence de trois instrumentistes d’exception, ayant décidé dans les années 1980, de se faire plaisir et de faire plaisir aux publics, dans le simple bonheur de jouer.
