Durant près de deux décennies (de 1962 à 1980), Isaac Stern avait déjà prouvé ô combien qu’en plus de la carrière de soliste que l’on sait, il laisserait son nom accolé à une forte formation chambriste, avec le trio de légende qu’il forma avec Leonard Rose et Eugène Istomin (voir l’histoire du trio Stern-Istomin-Rose sur le site d’Eugène Istomin). Il n’est pas fortuit que dès la fin de cette phalange d’exception, qui se distingua dans les œuvres marquantes du trio avec piano, il reforma alors un autre type de trio, cette fois violon, violoncelle, flûte et ce, dans le répertoire relevant nécessairement du style galant induit par la formation. Ses partenaires ? Deux amis proches, Mstislav Rostropovitch et Jean-Pierre Rampal. C’est donc encore au sommet de la notoriété de trois immenses musiciens que dès 1981 et durant quelques années, jusqu’en 1989, va s’illustrer l’adage de la symbiose avec, ouvertement et presque comme un manifeste : le plaisir simple de faire de la musique ensemble. L’adéquation du répertoire avec cette envie de transmettre un considérable plaisir de jouer en trio, en dit long sur une intention qui durant près d’une décennie, ravit le public au gré de tournées triomphales. Mais aussi au gré d’une discographie étendue à quatre enregistrements majeurs. Celui dont il sera question ici marque l’achèvement de cette aventure hédoniste et enchantée qui nous laisse ce goût de bonheur, comme dirait le philosophe Alain dans ses Propos : « Le bonheur, c’est la saveur même de la vie. Comme la fraise a goût de fraise, ainsi la vie a goût de bonheur. »

Le liant et les singularités

Avec ces trois-là, le plaisir de la musique, y compris dans un répertoire fondé sur quelques conjonctions esthétiques marquées, ne se joue jamais d’indistinction. Cet enregistrement, qui sera le dernier effectué par le trio dans sa forme initiale ou dans ses extensions (voir plus loin), aura été effectué les 7 et 9 avril 1989 à la Grande salle de l’UNESCO à Paris. Il regroupe les trois trios pour flûte, violon et violoncelle K. 439b de Mozart, le Quatuor pour flûte, violon, violoncelle et luth en mi mineur de Telemann, le trio en ut majeur de Johan Christian Bach et les Variations sur l’air « Se vuol ballare » de Mozart, par Anton Reicha.

Le plaisir, omniprésent, celui d’une musique uniment conçue pour le divertissement de salon, n’émerge justement qu’en vertu des singularités. Les trios de Mozart, initialement issus de Divertimenti pour cor et basson, avant leur transcription et leur arrangement, sont ici donnés selon les versions originales, réduites pour flûte, violon et violoncelle. On chercherait en vain ici la moindre minauderie : tout est agencé dans ces dialogues galants, pour souligner un charme qui n’est pas une simple posture. Un chromatisme harmonique continu et mille originalités d’agencement rappellent que ce style galant n’est déjà plus celui qui prédominait dans la mélodie mozartienne des débuts, car en l’espèce une écriture de la maturité laisse entrevoir une légèreté spontanée tout en étant pensée. Les trois musiciens, par un luxe d’accentuations et de suavité, mettent en valeur les courbes et les déliés de ce charme qui est passé par le tamis d’un parcours déjà accompli. Déjà la distribution des atouts caractéristiques se joue ici : Isaac Stern et Rostropovitch partageant la même vocalité d’une énonciation idéale pour l’éloquence et les ambiances, et la sensualité proverbiale de la flûte de Rampal adjoignant de l’onctueux à la narration.

Avec le Quatuor de Telemann, on est à vrai dire dans l’annonce (vers 1730) du style galant, et dans cet espace où la sonate en trio da chiesa donne déjà des aspects expressifs où les rôles sont nouvellement déployés en termes d’instrumentation. En particulier dans l’autonomisation de mieux en mieux audible d’un violoncelle qui émerge comme voix ample. On est là, pour de bon, dans l’affirmation d’un style où la mélodie prend le pas sur les fixités structurelles d’une période précédente, on se meut dans cette frange charnière qui va pour plusieurs décennies marquer la musique de chambre.

Pourtant, il fallait encore à ce divin programme, un écho au chant mozartien, et ce seront les Variations sur « Se vuol ballare » des Noces de Figaro de Mozart, composées en 1804 par Anton Reicha, qui avait été collègue de Beethoven à la cour de Bonn. On a changé d’époque, pour de bon, et les accents galants de l’opéra acquièrent ici la liberté, l’inventivité et parfois la hardiesse de variations inattendues. Les trois musiciens engagées dans cette traversée des possibles, montrent en somme au terme de ce programme, que les mille et un potentiels du style galant ont pu, loin de leur période spécifique, habiter les développements ultérieurs, marqués encore par cette grande ère du pur bonheur de jouer ensemble.

Les devenirs d’un trio

Le superbe Adagio du Quatuor pour flûte en ré majeur K. 285 de Mozart, par Isaac Stern, Mstislav Rostropovitch, Salvatore Accardo, 1986.