« El Bacha, trois générations en musique », Hommage à Toufic El Bacha, Institut du Monde Arabe, Paris, 30 novembre 2025 | Abdel Rahman El Bacha, Bahia El Bacha, Camille El Bacha, Quatuor Elmire, Chœur du Festival, Fadi Khalil, direction | Festival « Musicales du Liban à Paris »

Les Musicales du Liban à Paris présentent, le 21 mars prochain, un concert entièrement consacré à des compositrices libanaises, intitulé Ô Féminin, interprété par Georges Daccache au piano et Bruno Tabbal à la récitation poétique. D’horizons et d’influences multiples, de Beyrouth à l’Amérique du Sud en passant par l’Europe, ces femmes ont mis en musique une pensée créatrice traversée de métissages culturels que la scène musicale commence à peine à entendre. La poésie des femmes de lettres libanaises, figures du rayonnement francophone dans le monde, viendra dialoguer avec leurs partitions. Ce programme singulier prolonge un mouvement engagé en Europe depuis plusieurs décennies – la réhabilitation des compositrices longtemps reléguées aux marges de l’histoire musicale officielle – et l’étend vers l’Orient, là où ce travail reste entièrement à accomplir. Il offre aussi le prétexte – ou plutôt la nécessité – de revenir sur une soirée donnée en novembre dernier à l’Institut du Monde Arabe (IMA), intitulée El-Bacha. Trois générations en musique, qui a posé les termes d’une question que les Musicales du Liban à Paris formulent avec constance depuis leur fondation : dans quelle mesure la culture musicale libanaise, dans ce qu’elle a de plus élaboré, parvient-elle à se nommer et à s’inscrire dans la durée, quand le pays qui l’a produite vit périodiquement sous les bombes ?
Fondée et présidée par Zeina Saleh Kayali – musicographe et directrice de la collection Figures musicales du Liban aux éditions Geuthner –, ce festival s’est donné pour vocation de révéler et de confronter le répertoire musical libanais aux répertoires savants occidentaux que Paris a su accueillir et croiser. Que Zeina Saleh Kayali et Abdel Rahman El-Bacha aient reçu conjointement le Prix d’honneur Sostenuto 2025 et le Prix Sostenuto 2025 – récompensant un engagement exceptionnel au service du rayonnement de la culture musicale libanaise – au moment même où ce concert était donné, n’est que le prolongement naturel d’un dévouement de longue haleine.
Toufic El-Bacha, ou le scandale de l’oubli
Vingt ans. C’est le temps qu’il aura fallu pour que la dette envers Toufic El-Bacha commence à être acquittée. Figure majeure de la vie musicale libanaise et régionale, compositeur dont l’œuvre réconcilie avec justesse les héritages levantins et occidentaux (sans rien sacrifier de la singularité de chacun), il est mort en 2005 dans une relative discrétion que rien ne justifiait. Plusieurs de ses grandes œuvres – notamment la Symphonie La Paix et l’opéra Cadmos – n’ont jamais été créées au Liban, certaines n’ayant même jamais été jouées nulle part. « Depuis son décès, il est tombé dans un oubli injuste », affirme Zeina Saleh Kayali pour Sostenuto. Injuste, le mot est pourtant juste ; il renvoie à la lente déliquescence institutionnelle d’une société trop occupée à survivre pour entretenir sa propre mémoire. De là naît ce mal insidieux par lequel les peuples finissent par se déshériter eux-mêmes, d’abord par épuisement, puis, plus dangereusement encore, par absence de pensée.
Le concert du 30 novembre à l’IMA avait d’abord une mission de justice. Sur la scène de cette institution dont l’architecture même – ces moucharabiehs mécaniques filtrant la lumière comme on filtre les influences – porte la vocation de passeur entre les cultures, Abdel Rahman El-Bacha rendait hommage à son père, entouré de ses propres enfants, Camille au piano et Bahia au violoncelle. Le Quatuor Elmire et le Chœur du festival, dirigé par Fadi Khalil, y ajoutaient la dimension collective sans laquelle la mémoire ne se maintient pas. Car la transmission ne saurait reposer sur la seule lignée d’une famille, si illustre soit-elle ; elle réclame une communauté qui la reçoit et la prolonge. La présence, en une seule soirée, de trois générations issues d’une même lignée musicale donnait à voir ce que la philosophie de la mémoire nomme une anamnèse active : la réactivation d’un passé dans le présent, sa mise en tension avec le vivant, et sa projection vers l’avenir. Mais cette transmission déborde la seule sphère familiale ; elle porte la mémoire d’un lieu, d’une culture, et en somme d’une histoire. « Le Liban est profondément présent comme source d’inspiration dans la musique de la dynastie El-Bacha, souligne Zeina Saleh Kayali. Il y est ancré et en est indissociable. » Socrate affirmait que pour connaître un peuple, il suffit d’écouter sa musique. La famille El-Bacha donne alors à entendre un Liban que les bombes ne sauraient atteindre, celui de l’art, de la pensée, de cette civilisation levantine qui traverse les ravages de l’histoire sans y perdre sa voix.
Les héritages croisés
Le programme lui-même mérite analyse, tant sa construction révèle une architecture profondément réfléchie. La soirée s’ouvrit sur Zūrūnī Kulli Sana Marra (« Rendez-moi visite chaque année »), mélodie de Sayyed Darwiche arrangée par Abdel Rahman El-Bacha. Figure tutélaire de la chanson arabe moderne, mort à trente-deux ans en 1923, Darwiche est parmi les premiers compositeurs du monde arabe qui surent faire dialoguer la tradition monodique modale du Levant avec les apports de la musique occidentale, forgeant un langage musical hybride. Ce choix inaugural posait une généalogie. Il affirmait surtout une filiation dépassant largement la seule famille El-Bacha, et situait d’emblée Toufic El-Bacha dans une continuité dont les racines s’étendent bien au-delà de la seule modernité musicale européenne. Le Lammā Badā Yataṭannā, muwashshah de tradition andalouse-levantine, prolonge cette entrée en matière avec une évidence qui s’impose d’elle-même : la musique du Liban puise dans une tradition méditerranéenne millénaire, antérieure à toutes les modernités que la colonisation culturelle a tenté de lui substituer. Puis vient le Nocturne du Quatuor à cordes n° 2 en ré majeur de Borodine — pièce dont la simplicité apparente dissimule des exigences réelles d’homogénéité de timbre et de conduite mélodique, et qui suffit ce soir à révéler les limites d’un ensemble. Le Quatuor Elmire laisse percevoir une familiarité encore insuffisante avec l’exigence expressive que réclame Borodine. La ligne de chant si caractéristique de son écriture, qui n’appelle aucun effet, cherche sa plénitude sans tout à fait la trouver, là où la soirée attendait précisément cela.
La première partie se referma sur A’ṭinā Rabbī (« Donne-nous, Seigneur »), première mondiale, commande du festival à Camille El-Bacha en hommage à son grand-père, sur un poème de Saïd Akl. Cette création portait la marque d’une transmission accomplie, un petit-fils composant pour honorer son aïeul, sur les mots de l’un des plus grands poètes libanais du XXe siècle, poète qui fut lui-même au cœur de la question de l’identité culturelle levantine, dans ce qu’elle a de plus irréductible et de plus tourmenté. Trois générations de créateurs, deux arts distincts, mais une seule nécessité. Que rien ne se perde. La boucle généalogique y atteignait ce point où la transmission devient finalement un destin.
Cercles de mémoire
La seconde partie s’ouvrit sur la Romance sans paroles de Toufic El Bacha. Un titre qui dit, dans sa pudeur même, l’essentiel de ce que cherchait ce compositeur, à savoir une musique qui parle là où les mots s’avèrent insuffisants. Abdel Rahman El-Bacha enchaîna avec son propre Nocturne. Tendue vers l’essentiel et portant en elle la marque d’une solitude créatrice, cette page confirme ce que l’on sait trop peu : El-Bacha est un grand compositeur autant qu’un grand pianiste, ayant forgé un langage qui lui est propre, à l’image d’une identité que ni l’Orient ni l’Occident ne saurait revendiquer seul. Camille El-Bacha lui fit suite avec ses Cinq pièces pour piano (Conte d’hiver, Nuages lunaires, Icare, Danse, Étude d’après Bach) où se révèle une écriture pianistique d’une maturité réelle, portée par une sensibilité qui doit autant à l’héritage contrapuntique occidental qu’à la tradition familiale. Icare y retient particulièrement l’attention : le personnage mythologique qui vole trop près du soleil est peut-être, pour un compositeur libanais formé en Europe, la figure d’une condition intimement vécue, en l’occurrence celle de l’artiste qui avance entre deux gravitations sans se laisser consumer par aucune.
Ḥanīn et ‘Ārfī Yammī de Toufic El-Bacha, interprétés par le chœur, constituèrent le cœur émotionnel de la soirée. Ḥanīn – la nostalgie, ce mot arabe intraduisible qui dit le manque d’un ailleurs connu et perdu – est peut-être le mot qui résume avec le plus de justesse la condition libanaise contemporaine. Qu’Abdel Rahman El-Bacha ait trouvé dans Chopin un compagnon d’exil, parce que sa musique porte une douleur de l’arrachement qui parlait directement à sa propre condition, s’éclaire ici d’une lumière particulière : le ḥanīn arabe et la tęsknota polonaise se rejoignent dans une même expérience de la séparation irréparable. Né à Beyrouth en 1958 dans une famille de musiciens – son père Toufic au tempérament de feu, sa mère Wadad chanteuse et artiste bohème éprise de liberté – il a quitté le Liban sous les bombes de la guerre civile. La musique de Beethoven, dit-il, est sa façon d’exprimer « la révolte contre les injustices ». Deux compositeurs, deux façons de faire de la blessure une forme. Bacchus d’Abdel Rahman El Bacha – titre mythologique encore, celui du dieu de l’ivresse et de la libération – précéda la clôture, qui referma la soirée sur Zūrūnī Kulli Sana Marra de Sayyed Darwiche, cette fois dans l’arrangement de Toufic lui-même. La symétrie est poignante, la même mélodie, ouvrant et fermant la soirée, arrangée d’abord par le fils puis par le père, renversement troublant de l’ordre du temps qui dit, mieux que tout discours, que dans la transmission musicale, la mémoire ne suit pas une ligne droite. Elle procède par cercles, revenant toujours sur elle-même pour mieux avancer.
« La musique exprime ce qui ne peut être dit et sur quoi il est impossible de rester silencieux », écrivait Victor Hugo. Dans un pays où les mots ont si souvent failli, elle demeure peut-être le seul langage qui ne trahit pas. Le mal, écrivait Hannah Arendt, prospère dans l’absence de pensée. La musique, dans ce qu’elle a de plus exigeant et de plus irréductible, est une forme de pensée que la guerre peut tenter de faire taire. Une tentative à laquelle Les Musicales du Liban à Paris opposent, le 21 mars comme en décembre dernier, le seul démenti qui vaille : jouer.
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