Salle Gaveau, 19 mars 2026 | Jean-Marc Luisada
Récital Schubert, Brahms, Fauré, Chopin

On dit que les grands bonheurs « n’ont pas de campements rapprochés » — et je tiens le mot, en substance, d’un souvenir de Sartorius d’Édouard Glissant. On dit aussi que les grands bonheurs n’ont pas de mots adéquats pour leur expression vraie, et ils tiennent ce silence en commun avec les détresses muettes. Que l’art soit le refuge du bonheur indicible autant que le sanctuaire du chagrin sans mots, on peut le dire aussi, sans y penser vraiment. Et surtout sans penser qu’un jour on en viendrait à l’éprouver pour de bon, là, dans une salle de théâtre, dans une salle de concert ou une salle de cinéma.
Qu’est-ce qu’une salle de concert ? Que viennent y chercher les spectateurs ? Derrière les paravents, les apparences, les sociabilités ou les solipsismes, une multitude a répondu au rendez-vous d’un artiste et à la seconde où s’entame le concert, chacun est voué à son propre silence et sait les résonances en soi des notes et les échos des phrases musicales. Qu’on me pardonne ces accents de gravité à l’entrée d’une recension de concert, mais je ne voudrais décidément pas m’adonner ici à cet exercice convenu qu’est souvent la critique musicale, en faisant croire qu’un concert de Jean-Marc Luisada est, somme toute, un événement comme un autre, que certains simplement pourraient apprécier plus qu’un autre, en vertu de leur seule subjectivité. Non. Luisada est certainement l’un des plus grands artistes au monde, et je le dis depuis longtemps. Et pour ceci, parmi toutes les raisons qui me viennent à l’esprit : ce musicien assume au plus haut la mission d’un artiste, qui est d’offrir en offrande vitale le grand art. Dans son sacerdoce, il s’adresse à tous mais dialogue avec chacun. Sans la moindre forfanterie, sans le moindre afféterie, là où la transmission s’abolit d’ego, s’allège de surplomb. Luisada a toujours su maintenir ce lien direct et fort avec le public, qui lui sait gré de cet engagement que représente le service à la fois humble et puissant de la musique. Pour le dire en d’autres mots et évoquer là une sensation que j’ai à chacun de ces concerts si marquants les uns que les autres, à l’instar des portraits dans une salle de musée, la musique ici semble vous regarder personnellement : oui, vous, dans le dénuement de votre vie intérieure, ceinte de force ou aux abois de tristesse. Le musicien devient alors un berger des âmes transhumantes, dont la confluence s’entend à pas invisibles. C’est en pensant à ce cortège silencieux et recueilli que ce soir au concert de « Jean Marc l’enchanteur », je me redisais intérieurement ce poème de Rilke (« Heure grave », tiré du Livre d’images) que j’ai en talisman depuis que je l’ai entendu sur scène dit par Laurent Terzieff, et qui vaut autant pour chacun que pour l’artiste :

Le concert donné par Jean-Marc Luisada à la Salle Gaveau le 19 mars était un rendez-vous d’illuminations, et pour y avoir retrouvé Pierre Brunel, notre contemporain capital en Rimbaldie, je n’aurais pas de scrupules à adopter le terme, pour qualifier cette offrande d’émois contrastés que ce pianiste d’exception a su apporter au public.
Le voyage schubertien : lumières et ombres
On le redira comme une évidence qui continue de frapper ceux qui découvrent l’art de Jean-Marc Luisada et que connaissent bien tous ceux qui le suivent : le pianiste est orfèvre des temporalités, au point que son jeu a toujours eu pour principale caractéristique un aspect narratif marqué. Des histoires sont contées, comme s’il s’agissait, en plus de mettre en scène des ambiances et des couleurs, de souligner les moments clés et le cheminement des partitions. Autant dire que cela correspond à merveille à l’esprit schubertien dont il est devenu aujourd’hui presque une lapalissade de rappeler qu’il a partie liée avec les virtualités du temps musical, considéré à la fois comme langage et comme imaginaire. La Sonate en la mineur D. 537 par laquelle s’ouvrait le concert, est l’œuvre de jeunesse de 1817 d’un compositeur qui, à vingt ans, introduit déjà les clairs-obscurs qui seront la caractéristique dominante de son écriture. Luisada, en maître d’un toucher si subtil qu’il en vient à l’art de l’effleurement, mène les contrastes expressifs et chantants de l’allegro initial vers un son sculpté en crêtes et creux, et opère dans ce relief, faisant ressortir les accents tragiques qui çà et là, viennent scander l’ambiance déjà crépusculaire d’une inquiétude obsédante. Et pourtant ces soulignements sont intentionnels, ils marquent certainement l’émergence d’un style qui, jusque vers les dernières sonates (je rappelle le sommet qu’a constitué l’enregistrement Dolce Volta de 2022), ne cessera de parcourir un univers expressif en expansion. La scansion dansée de l’allegretto, qui a fait la relative célébrité de cette sonate, prend des accents d’une suave mélancolie sous les doigts du pianiste qui là encore, nous émeut d’un charme pur, sans effets, et vouant la mélodie à la recherche d’une confiance encore enfantine. On est ému, on est touché, et dans l’émoi, on trouve un baume aux allures inquiétantes du premier mouvement. Il faut le souligner, la singularité de Luisada tient ici encore dans son génie des temporalités (on pense à Brendel), faisant des variations de cet allegretto, les traces tangibles de la construction d’une histoire : jamais ici rien ne se répète, tout s’enroule en une continuité de l’expressivité, qui tremble vers l’inquiétude, puis la cantilène — on est pour de bon, dans l’univers d’équilibre ténu de ce Schubert qui va s’affirmer dès lors. L’agitation de l’allegro vivace prend des allures de course effrénée, mais le pianiste sait ménager les mises en suspens (succession des silences) qui rappellent la grammaire beethovénienne. Le toucher alors alterne le diaphane avec une vélocité et les forte affirmés, et on retrouve cette sculpture sonore qui avait innervé le début de la sonate.
Saut de décennie, on est au bout du parcours en 1828 avec le premier des quatre Impromptus, en fa mineur, et le crépuscule s’est étendu. Jean-Marc Luisada habite comme personne la tension qui ici se joue, entre un tempo allegro moderato et des incises scandées qui font du rythme un nouveau vecteur d’émoi, et on dirait sous les doigts agiles revoir le mime Baptiste des Enfants du paradis. Le pianiste sait les oscillations, donne leur tension dans un chant déchirant et saccadé, on sait qu’on est dans un moment fondamental de son art schubertien. Le voyage connaît ici une acmé de l’émoi, mue vers l’éloquence d’une confession tragique, et Luisada n’a pas son pareil pour habiter cette amertume distanciée.
Le crépuscule encore, descend un peu plus avec le Moment musical D. 780 n° 2. L’andantino de la pudeur d’un émoi blessé est ici susurré en une infinie économie de moyens où apparaît puis s’estompe le sentiment d’une défaite. Un sfumato de l’émotion, selon la lecture tout en retenue du pianiste, pour mieux exprimer par contraste le révolte qui suit. L’évanescent est alors l’idiome réitéré de main de maître. Pour un instant de grâce et de gravité, Schubert visitait les lieux, guidé vers nous par un pianiste peintre de la résignation apaisée.
Brahms en péroraison
Les Klavierstücke op. 118 de Brahms ont été servis lors de cette soirée comme ce qu’ils sont en particulier pour les Intermezzos et la Ballade : des alcools forts de ce « piano romantique » dont le concert arborait le titre. Les teintes moirées de Schubert ont fait place aux vertiges contrôlés et déployés en une projection sonore particulièrement rendue par Jean-Marc Luisada. Après le premier intermezzo en péroraison, le second en retenue distille sa mélancolie, avant une Ballade menée en marche d’un émoi intranquille. Le pianiste aura traversé ces moments comme des apparitions, réellement mises en scène.
Fauré, la beauté immarcescible
Après l’entracte, la Pavane op. 50 de Fauré dans sa version pour piano, selon le musicien poète, avait cette beauté invulnérable des œuvres pures, de cet ars gallica si raffiné, si élevé, par cette ligne mélodique à la fois sublime et simple, qui vous tire des larmes de joie. Poursuivant le voyage en émoi, Jean Marc Luisada savait alors dans le Nocturne n° 7 op. 74 de Fauré, faire entendre ces sonorités très évocatrices de la polyphonie de l’orgue, et de son harmonie singulière, à l’endroit du compositeur organiste hors-pair. Une majesté qui s’alliait à une expressivité sertie aux frontières des émotions chopiniennes. Ici encore, le toucher miraculeux de Luisada savait nimber de magie les montées aux aigus, les développements enrubannés et les accords menant vers un paysage qui s’estompe, un apaisement qui vient.
Chopin en florilège et en apothéose
Jean-Marc Luisada qui conclue un programme avec un florilège Chopin, c’est la garantie d’un délice assuré. Aux première notes de l’irrésistible Berceuse en ré bémol majeur op. 57, que vous dire de l’émoi ? Celui du public pour sûr, qui sait que s’accomplit devant lui le prodige d’une symbiose. Quand les perles descendantes puis montantes vous cueillent l’âme en pamoison, vous savez alors que ce pianiste est un magicien de Chopin, mais vous qui savez portant ses accomplissements en la matière, êtes sous un charme qui vous envahit tout entier, avec cet intime et intense sentiment de reconnaissance pour celui qui fait renaître le prodige de beauté, de douceur, de grâce.
Quand retentissent alors les accords obsédants et péremptoires du Scherzo n° 3 en do dièse mineur, le florilège se décline en exploration où l’on retrouve à merveille l’une des autres caractéristiques du pianiste, la capacité de faire chanter la palette des timbres. On sait cette alternance des timbres chatoyants et affirmés sur laquelle repose les jeux d’écriture de ce scherzo (et que savait faire ressortir Pollini avec un tel brio). Au deuxième rang, les résonances (parfois grinçantes) du Steinway servent une œuvre qui se construit en granit et en dentelle, où la vélocité fait son office.
Puis la Valse brillante op. 34 n° 2, en poésie incomparable et avec ce rubato consommé et si savamment agencé. Les Valses de Chopin par Luisada sont des merveilles de sensibilité, on le savait. Mais la magie, pour le redire, opère toujours avec cette grâce intacte qui, en concert, vous fait frissonner et vous comble. Modulations de pure grâce, énonciation de la mélancolie elle-même, là où les subtilités du toucher déjouent la pesanteur.
La Grande Valse brillante op. 34 n° 3 aura ce tournoiement et ce sourire de toutes les élégances que l’on sait. Le rubato unique, encore, et le charme pur de Chopin tel qu’en lui-même, qui est l’idiome de ce pianiste au sommet. En bis, Schumann, Chopin, et la bo de Diva de Beinex : au cinéma ce soir, comme le clamait l’album de 2023.
Tout comme Guitry qui rassemblait en Versailles le kaléidoscope de l’histoire, l’expérience de l’émoi transmise au public, est un phénomène propre aux concerts de Jean-Marc Luisada. La soirée du 19 mars aura illuminé la vie des spectateurs, le temps rare de l’offrande accomplie. Que chacun remercie cet éminent musicien de nous combler à un tel degré de bonheur, d’année en année et pour de tels instants d’éternité.
