LIADOV | Billy Eidi
Le Palais des Dégustateurs, 2025

De la production pianistique de Liadov, l’usage ne retient d’ordinaire que deux ou trois préludes, une Mazurka, la Boîte à musique, tombés sur les pupitres par raccroc, exhumés lorsqu’il faut remplir un bis. Le disque qu’édite Le Palais des Dégustateurs prend le contre-pied de cette économie de miettes. Vingt-cinq pièces, plus d’une heure de musique, l’embrassement généreux d’un catalogue que l’on croyait marginal, et qui se révèle, à la faveur de ce parcours, l’un des territoires les plus habitables du piano russe post-chopinien. L’ambition du label consiste à vinifier patiemment les crus confidentiels du grand répertoire, avec le sens du millésime et le respect des sols modestes. Liadov y entre comme chez lui. Deux voix pèsent ici d’un poids décisif. Guy Sacre, d’abord, auteur du monumental dictionnaire La Musique de piano (1998) chez Robert Laffont, signe un livret qui tient lieu de viatique ; prosateur d’une précision d’orfèvre, compositeur lui-même, il apporte à ces pages la chaleur d’une familiarité longuement mûrie et le tranchant d’un regard qui a lu les partitions plutôt que les légendes. Billy Eidi, ensuite, dont les doigts accomplissent sur le clavier ce que la plume de Sacre fait au lecteur en rendant à chaque pièce son exacte dimension, déliée de toute emphase comme de toute condescendance.
Généalogie d’un pianiste-poète
L’auditeur familier du catalogue d’Eidi – L’Histoire de Babar gravée en 1997 aux côtés d’un Hugues Cuenod nonagénaire et devenue référence, les mélodies de Guy Sacre honorées du Prix Gerald Moore (Académie du disque lyrique, 2009), Le Rossignol éperdu de Hahn tiré de son long purgatoire (Timpani, 2015), les Treize Barcarolles de Fauré saluées d’un Choc de l’année par Classica (Timpani, 2018) – reconnaît d’emblée le dessein. L’homme accompagne depuis un demi-siècle le cortège des solitaires, des délaissés, des modestes et des oubliés. Né en Égypte, formé à Beyrouth chez Zafer Dabaghi et Leila Aouad, il rejoint Paris pour l’École normale de musique, où Magda Tagliaferro et Jean Micault lui lèguent l’héritage de Cortot, ce culte du son chantant qui fait du piano une voix et de la partition une confidence. Puis vient Sienne, où Guido Agosti, disciple de Ferruccio Busoni, lui transmet ce que Liszt avait porté au sommet, à savoir le souci de l’architecture et de la polyphonie, ainsi que l’ampleur des perspectives. De cette double ascendance procède une double sève : le chant français d’un côté, tendre et pudique ; la rigueur italo-germanique de l’autre. Abreuvé à ces deux fontaines, Eidi se détourne des concours fracassants, défend, comme Blanche Selva en son temps, le répertoire que nul ne défendait, et cultive cet art du toucher qui lui vaudra, sous la plume de Jean Roy, le beau nom de pianiste-poète. Chez lui, nulle rhétorique, nulle posture, rien que la probité d’un artiste qui rend à la musique ce qu’elle lui confie.
Ce tempérament convient admirablement à Liadov. L’écueil, avec ces pages brèves, tient dans la tentation de les charger. On y ajoute une gravité qu’elles n’ont pas, on creuse une profondeur qu’elles refusent, on y cherche un héroïsme que le compositeur a précisément congédié, on leur prête une solennité qu’elles esquivent. Eidi n’ajoute rien. Il laisse respirer, éclaire et retient. Sa main gauche, constamment vigilante, refuse les pédales de confort qui noieraient l’écriture dans un halo romantique indu. Sa main droite chante sans s’attendrir. Là se loge le paradoxe d’un interprète qui, en s’effaçant, laisse paraître la musique.
Les préludes ou l’anthologie de l’intime
Dès les premières mesures du Prélude en si mineur qui ouvre l’opus 11, une vérité se fait jour. Le motif mélodique, plainte nue, se déploie sur un tapis de doubles notes en triolets dont la polyrythmie à trois-contre-deux porte en elle tout Liadov, cette hésitation douce du poids, ce balancement qui refuse de trancher entre un appui fort et un appui faible. Chopin n’aurait pas procédé autrement ; Liadov fait entendre cependant, à travers l’héritage, une saveur proprement russe de la mélancolie, moins théâtralisée, plus ramassée. Eidi y déploie cet art du chant intérieur que Jankélévitch, parlant de Fauré, nommait le charme, grâce sans séduction qui opère à mesure qu’on l’oublie. Pudeur d’un maître qui n’arrache pas aux phrases plus qu’elles n’offrent. La Mazurka en fa dièse mineur qui referme le recueil de l’opus 11 fait le pendant. Liadov y travaille en éolien, cette modalité que Sacre rapproche avec justesse d’un passé candide, et qu’Eidi ne sophistique pas. Il joue la page nue, sans ces suraccentuations des deuxième et troisième temps que d’autres se croiraient obligés de marquer au burin. L’archaïsme modal y affleure en patine discrète, sans jamais tourner à l’effet. On pense aux plus beaux Vuillard des années quatre-vingt-dix, où la couleur semble avoir reçu sa vibration directement de la mémoire.
L’opus 36 regroupe trois pièces, dont deux retiennent ici l’attention et révèlent toute l’amplitude expressive du compositeur. Le premier Prélude, en fa dièse majeur, respire l’ivresse joueuse des rythmes contradictoires, ces délices de la birythmie que Liadov partageait avec Scriabine. Eidi s’y montre d’une agilité scintillante et souriante, la virtuosité se refusant de prendre le pas sur le trait. Le deuxième Prélude, en si bémol mineur, découvre à l’inverse un Liadov inhabituel, véhément et angoissé, que le pianiste laisse s’élever sans complaisance. Mis bout à bout, ces deux volets forment, à la manière de deux panneaux voisins chez Bonnard, un diptyque du dedans et de l’au-delà, de la joie ailée et du recueillement grave. Avec le Prélude de l’opus 31, qui suit curieusement la Mazurka rustique et joue ainsi le rôle d’un postlude déguisé, Eidi touche à l’un des sommets du disque. Le chant endolori, soutenu par des accords battus qui font entendre l’écho du quatrième Prélude de Chopin, ne s’épanche ici qu’à demi. Le pianiste tient la bride à l’émotion ; il laisse les silences faire leur œuvre, et la pièce s’achève dans un abandon qui dépasse de loin sa brièveté matérielle. Cette science du sous-entendu appartient à la grande tradition française dont Eidi est l’héritier, celle qui préfère la parole tue au mot trop dit.
La Barcarolle op. 44 et la Mazurka op. 57 : les deux pôles
La Barcarolle de l’opus 44 demeure, parmi les pièces enregistrées ici, la plus ambitieuse. Elle avance dans l’ombre tutélaire de Chopin, dont elle emprunte le ton de fa dièse majeur, le bercement à six-huit, la fabrique ruisselante des arpèges, jusqu’à l’apparence d’un thème fraternel. Le risque était double : imiter servilement, ou prétendre rivaliser. Eidi trouve une voie plus haute. Il assume la filiation avec une dignité tranquille, puis, dans la forme ABA d’une simplicité désarmante, il laisse Liadov trouver son propre timbre, une tendresse qu’il n’avouera jamais tout à fait. Le poète parle, écrit Sacre. Le mot touche juste. On entend chez Eidi cette réticence émue du confident qui, pour une fois, consent à se livrer, et qui s’étonne lui-même de la prodigalité où il se sent glisser. La pièce culmine sans éclat, s’apaise sans découragement, se retire sans s’évanouir, et laisse au silence une saveur dont on ne sait plus si elle appartient à la musique ou à l’auditeur. La Mazurka de l’opus 57, qui clôt le disque comme ee a de Liadov, porte la couleur des adieux. Sacre parle d’une page toute pleine de regrets. Eidi en fait l’écrin de ces nostalgies retenues qu’on trouve dans les derniers Fauré, dans les ultimes mélodies de Hahn, dans certaines pages tardives de Mompou, dans les vieux automnes de Szymanowski. Il n’y verse aucune larme. Il laisse la modalité faire son chemin, les cadences s’amenuiser, les motifs rustiques s’éloigner comme des silhouettes qui quittent la scène à reculons, la pédale céder par lentes dégressions. Un adieu sans pathos, et plus déchirant pour cela.
L’éthique de la petite forme
Il y a, dans la posture d’Eidi devant Liadov, une leçon qui excède l’art du clavier. Elle concerne la valeur propre du bref, la dignité de la forme modeste, la victoire qu’obtient parfois, sur les grandes architectures, une page de deux minutes correctement habitée, et la suspicion légitime qui plane sur toute profusion. Jankélévitch, dans La Musique et l’Ineffable, rappelait que l’essentiel musical n’a pas de taille, et qu’une miniature de Fauré peut contenir autant d’être qu’une symphonie. Liadov l’avait compris d’instinct. Il savait que la concision est un luxe d’âme, et que le véritable orfèvre n’a besoin ni d’étendue ni de tonnerre. Jules Renard, dans ses Histoires naturelles, le prouvait pour la prose ; Chardin, Morandi, Vuillard, Fantin-Latour, pour la peinture ; Joubert, dans ses Carnets, pour la pensée ; Bashō, pour le vers. Cette confrérie des brèves se tient à l’écart, opiniâtre, fidèle, et elle trouve en Billy Eidi un avocat de première grandeur.
Le disque que signe ici le pianiste libanais vaut plus qu’un enregistrement précieux. Il corrige silencieusement une injustice de l’histoire, en rendant à Liadov, moins bruyamment que les plaidoyers, ce qui lui appartient de droit. On a longtemps vu dans le compositeur le paresseux célèbre dont Diaghilev avait dû se détourner pour offrir L’Oiseau de feu à Stravinsky ; on n’y a pas vu assez l’artisan patient d’une perfection ramassée, dont chaque page demandait, dit-on, un hiver de corrections. Billy Eidi lui restitue cette patience, cet acharnement discret, cette honte feinte d’être bref qui cache l’orgueil le plus légitime, et cette fierté d’avoir su renoncer. Entre la plume de Guy Sacre et les doigts du pianiste-poète, Liadov sort de cette ombre polie au bord du grand répertoire russe. Il retrouve sa lumière propre, qui n’est pas éclatante, qui n’a jamais voulu l’être, qui pour cela même ne s’éteint pas, et que ce disque fait rayonner à nouveau.
Jankélévitch l’eût salué comme l’un des siens. Car le presque-rien n’est pas le peu qu’on concède faute de mieux, mais l’être dans sa pointe la plus fine, là où il ne tient plus que sa propre vérité. Une lueur qui tremble au fond d’un soupir, une modulation qui passe comme un frisson sur l’eau, une phrase qui s’incline et se tait avant de fleurir. Voilà ce que Liadov a confié au clavier, voilà ce qu’Eidi recueille entre ses mains. Le reste se taira. Cela demeurera.
MOTS-CLÉS
