SCHUMANN, Concerto pour piano en la mineur op. 54 ; GRIEG, Concerto pour piano en la mineur op. 16
Jean Marc Luisada, London Symphony Orchestra, dir. : Michael Tilson Thomas
Deutsche Grammophon, 1994

La mort des grands musiciens est souvent l’occasion d’un recours presque impensé aux superlatifs de toutes sortes. Que n’a-t-on entendu en ces moments-là, parler de l’office de géants de la musique, de monstres sacrés à l’héritage incommensurable, d’accomplissements gigantesques et de carrières indélébiles… Souvent, du fait de personnalités écrasantes par leur aura, par leur inspiration et leur vision de l’art, ce ton volontiers emphatique passe inaperçu dans ses exagérations mêmes, dans cette surenchère presque pavlovienne qui n’a d’autre but que d’édifier une statue, en guise de reconnaissance malhabile d’une trace accomplie. Et puis dans d’autres cas, on hésite puis on renonce, en sentant bien que le ton du dithyrambe forcé, prétendument de circonstance, serait décidément déplacé. On réalise alors que ce registre serait surtout inadéquat devant la nature d’une trace qui, loin des majuscules du panégyrique, est surtout celle d’une humanité vibrante, d’un sourire proche, et d’un parcours « humain, très humain », pour pasticher et réécrire Nietzsche.
Michael Tilson Thomas, décédé le 22 avril 2026, est de ces éminents chefs d’orchestre dont l’œuvre ne s’arrête pas à une discographie. Dans la lignée des Abbado, Kleiber et Giulini, le chef américain aura suivi un itinéraire rendu possible et fécond par la disparition et la chute en désuétude du modèle des chefs autocrates au verbe haut, au regard féroce et à l’allure de condottieres. Convaincre sans forcer, insuffler sans dominer, transmettre sans vitupérer, le sacerdoce de ceux-là s’est institué au prix d’une révolution de velours qui peu à peu a rangé aux oubliettes une certaine idée de la verticalité, comme acception unilatérale de l’autorité du chef face à l’orchestre. C’est Abbado, arrivant à la tête du Philharmonique de Berlin après l’ère Karajan et demandant aux musiciens de l’appeler Claudio. C’est Giulini ovationné par les musiciens après une répétition générale où tout se passe dans l’échange. C’est aujourd’hui le souvenir de Tilson Thomas, qui se lit dans les yeux émus des musiciens du San Francisco Philharmonic dirigé pendant tant d’années sans le moindre accroc, et c’est l’émotion de ses collègues musiciens qui ont pu partager avec lui la passion démiurgique de la musique, en service humble et pur.

Qui fut cet homme, et quelle, sa demeure ? se serait demandé Saint-John Perse. Michael Tilson Thomas fut à la fois un musicien et un passionné du don. Celui qui, lové au cœur des grands artistes, veut que l’art soit pour toujours incarné dans l’offrande aux autres. C’est ce qui commanda à ce chef surdoué de se mettre dans les pas de son glorieux aîné Leonard Bernstein, dans le sens voire l’obsession d’une transmission qui transcende le seul concert et le seul enregistrement, lui qui en fut prodigue. Il fallait encore qu’il reprenne le souhait de Bernstein d’une transmission de la musique à la jeunesse, d’un service du répertoire américain, mais aussi, faut-il le rappeler et le souligner, dans la pratique éminente de compositions tonales, à l’ère des grands renoncements (Tilson Thomas laisse des pages somptueuses). Au moment de son grand départ, saluer cet artiste exceptionnel qui se sera battu contre la maladie en ses dernières années, c’est aussi « se souvenir des belles choses », pour reprendre le titre d’un film célèbre. Et parmi elles, pour témoigner de ce que fut ce grand interprète de Beethoven et de Mahler, j’ai choisi de revenir sur un enregistrement de référence, celui des concertos pour piano de Schumann et Grieg gravés pour Deutsche Grammophon en 1994 avec Jean-Marc Luisada, Michael Tilson Thomas dirigeant le London Symphony Orchestra. Encore le choix de cette humanité vibrante qui fut celle de ce chef, et qui se dit dans cet enregistrement comme l’idiome simple et puissant d’une certaine idée de la musique. Une idée au gré de laquelle soliste et orchestre cheminent sur les sentes communes d’une même énergie, qu’on réentendra aujourd’hui non pas avec les accents de l’adieu, mais dans le brasier immortel de la vie qu’un jour de 1994, des musiciens ont su habiter.
Schumann en chuchotement et tempête
Parmi les versions majeures des concertos pour piano de Schumann et de Grieg, cet enregistrement tient à la fois une place de référence et un statut particulier. Si les mots « ampleur », « vision » et « énergie » ont un sens en musique, c’est sans doute dans des enregistrements comme ceux-là qu’il est possible de le comprendre concrètement. Un disque devenu une référence sûre au fil des années, dans le même registre d’éloquence que celui de l’enregistrement de ces mêmes concertos fréquemment couplés au disque, du jeune Kristian Zimerman avec le Philharmonique de Berlin dirigé par Karajan (DG, 1982).
Le concerto de Schumann tient ici l’expression juste de sa force poétique. Une bonne partie de l’écriture et de l’univers de Schumann est offerte avec grandeur par un soliste et un orchestre qui savent mettre en exergue la moindre inflexion du paysage schumannien en rendant justice à une écriture aussi dense dans le répertoire romantique. Mené par le pianiste, le cheminement se décline comme une vaste prose poétique sans la moindre mollesse, mais dans l’attention d’une juste énonciation de la partition. On est proche souvent du registre de l’aveu, ou du chuchotement, mais aussi dans le champ de la tension vers la plénitude : c’est le prodige de l’Allegro affetuoso initial. La discrétion caractéristique mais trompeuse de l’Intermezzo qui suit, jusqu’à cette sorte d’élégie de l’orchestre qui vous saisit comme une prière, se dit sans qu’on puisse même se douter des accents héroïques de l’Allegro vivace final. Dans les moments les plus fougueux de cette conclusion (souvent vertigineuse), le pianiste ne se perd jamais dans cette brutalité inutile où tant d’autres ont confondu fougue et péroraison. Tout est intelligence et sens des temporalités chez ces deux musiciens, et en ces moments-là, l’auditeur est aussi l’acteur d’un ton qui s’élargit. Loin de la virtuosité gratuite, cette version du concerto de Schumann restitue à l’œuvre son intime beauté dans le ton du chuchotement alternant à la tempête intérieure — c’est dire qu’une quintessence romantique fut atteinte là, qui à jamais donne un modèle, en vertu d’une orfèvrerie de lecture et de restitution.
Grieg et le paysage romantique
Le concerto pour piano de Grieg demeure aussi l’une des plus belles pages du romantisme dans le genre du concerto pour piano, et sans nul doute l’un des neuf ou dix plus grands concertos pour piano (avec ceux de Beethoven, Rachmaninov, Chopin, Liszt, Tchaïkovski et les derniers Mozart). Énergie, ampleur, profondeur. Tout ce en quoi Jean-Marc Luisada excelle, à des années lumières de tant d’autres pianistes imprécis en ces pages. Le solo du premier mouvement, après des accents qui oscillent entre l’hymne et le conte, fonde en cette musique un règne du relief (versant de la précision) mais aussi de la transcendance (versant de l’expression). Ici les couleurs de l’orchestre symphonique de Londres sous la clairvoyance de Michael Tilson Thomas, s’imposent comme un écrin inestimable : ainsi l’Adagio, où la partie du soliste s’institue comme une sorte de secours, un précieux présent à vous tirer des larmes, et tout cela sans le moindre sentimentalisme, toujours avec les dimensions de l’intelligence mêlées à celles de la sensibilité. Et Luisada laisse souvent l’auditeur suspendu à des hauteurs acrobatiques, sans même qu’on n’en nourrisse le moindre vertige. La grandeur du finale saisit, sa délicatesse dans le même temps apaise, et sa beauté à la fois virtuose et quasiment « respiratoire » rend maître d’une immensité intérieure. Un pianiste au faîte de son art, accompagné par un orchestre et un chef aussi affûtés, servent ce concerto au centuple. On pense aux paysages de Caspar David Friedrich et à certaines pages de Nietzsche sur la musique.
Prévert avait dit qu’on reconnaît le bonheur « au bruit qu’il fait quand il s’en va ». Le départ de Michael Tilson Thomas n’est pas un fracas, il est à l’image de ce superbe enregistrement accompli en 1994 avec Jean-Marc Luisada : il a les harmoniques à la fois graves et légères d’une faille qu’on entend, mais d’une trace qui demeure, in memoriam.
