Palais Montcalm, Québec, 26 novembre 2025 | Théotime Langlois de Swarte, Les Arts Florissants
VIVALDI, MONTEVERDI, UCCELINI

Il fallait, pour oser un tel programme, une certaine idée de l’écoute. Les Quatre Saisons de Vivaldi comptent parmi les œuvres les plus enregistrées et les plus galvaudées du répertoire occidental. Elles font partie de ces pages usées par leur propre gloire, exilées dans les halls d’aéroport et les musiques d’attente, au point qu’un musicien sérieux ne les aborde qu’avec une forme de courage. Théotime Langlois de Swarte et les Arts Florissants ont eu ce courage, le 26 novembre 2025, au Palais Montcalm à Québec. Leur programme portait un titre trop prometteur, « Trois siècles avec les Quatre Saisons » ; il a pourtant tenu parole. Le calendrier voulait que l’œuvre fête cette année ses trois cents ans : Vivaldi en publia le recueil à Amsterdam en 1725. L’ensemble a pris le chiffre au mot. Plutôt que de servir les Saisons flanquées de quelques amuse-bouches contemporains, selon l’usage paresseux des saisons de concert, il a entrepris de leur rendre une généalogie. Tout commença donc soixante ans avant Vivaldi, ou peu s’en faut.
Vivaldi avant Vivaldi
L’Adoramus te de Monteverdi, daté de 1620 et transcrit pour les cordes, posa la première pierre. Trois minutes suffirent. Sous la déclamation grave de ce motet affleurait déjà la rhétorique dont Vivaldi ferait son miel, cette manière qu’a la musique italienne de penser en parlant. Le Concerto Madrigalesco, RV 129 du prêtre roux, prit le relais et confirma la filiation, ses voix s’imitant et se chevauchant comme dans un dialogue de chambre, tandis que Benoît Hartoin, au continuo, en tenait les fondations avec une sobriété d’orfèvre. Avec la Bergamasca d’Uccellini (1642), le sol changea sous nos pieds. Voici la rue, la danse, la basse obstinée des violoneux ambulants, ce fonds populaire d’où le grand art italien a toujours tiré sa sève. Langlois de Swarte y fut éblouissant de naturel, posant chaque variation avec une légèreté qui faisait du difficile un jeu. Puis le jeune Vivaldi parut, sous les traits du Concerto en ré mineur RV 813, écrit vers 1705. On y surprend un compositeur en plein chantier, le moule hérité de Corelli craquant sous la poussée d’une imagination trop large pour lui. Le violoniste en garda l’âpreté juvénile et se garda de la caricaturer, art (et désormais science) que possèdent les seuls interprètes guéris des fièvres de la mode baroqueuse.
Quand le Printemps éclata enfin, on crut le découvrir. Voilà la vertu d’une interprétation intelligente ; elle rend à l’oreille sa virginité. Ces gazouillis, ces ruisseaux en tierces que l’on fredonne avant même de savoir lire semblaient jaillir d’une source neuve, lavés de trois siècles d’habitude. L’Été, en sol mineur, fut le sommet de la soirée. Vivaldi y peint une torpeur accablante que l’orage menace, et l’Adagio central porta cette menace jusqu’à un point de tension douloureux. Le violon de Langlois de Swarte chantait à découvert, le vibrato réduit à un souffle, pendant que les graves grondaient sourdement sous lui. Le Presto s’abattit ensuite comme la foudre qu’il imite, d’une violence rythmique tenue d’un bout à l’autre, et la salle, saisie, attendit une seconde avant d’oser respirer.
Après l’entracte, l’Ouverture de La fida ninfa remit l’ensemble en selle et ouvrit sur un Automne de pleine vendange, ivre et dansant, que les Arts Florissants menèrent avec cette clarté de trait qui fait leur marque. Une merveille s’était glissée dans le programme : le Grave du Concerto RV 370, page rare où Vivaldi dépose les armes de l’éloquence pour murmurer une confidence, et où le silence comptait autant que les notes. L’Hiver, enfin, en fa mineur, clôtura la soirée d’une gravité d’épilogue ; son pizzicato de pluie sur les vitres et son chant mélancolique furent pris à la juste distance, celle qui sied à une saison où l’œuvre lit le déclin de toute vie.
Trois siècles d’usure
Encore faut-il mesurer le chemin qu’aura parcouru cette musique pour parvenir jusqu’à nous. À la mort de Vivaldi, en 1741, les Saisons s’abîmèrent dans un oubli quasi total ; elles dormirent deux siècles au fond des bibliothèques, et c’est tout juste si le XXe siècle naissant, un Casella, un Toscanini, songea à les exhumer. Le disque les en tira pour les ensevelir autrement, sous une avalanche de gravures. De Louis Kaufman, qui en signa l’une des premières versions modernes en 1947, aux I Musici dont l’enregistrement de 1955 s’écoula à plus de dix millions d’exemplaires ; des lectures lustrées de Neville Marriner au triomphe planétaire de Nigel Kennedy, en 1989, best-seller entré au Livre des records : les Saisons sont devenues la page de musique savante la plus vendue au monde. Il fallut la fièvre des baroqueux – Harnoncourt et Pinnock d’abord, le Fabio Biondi incandescent de 1991 ensuite, le virtuose Carmignola – pour leur rendre leur tranchant et les arracher au ronron.
Langlois de Swarte connaît cette histoire mieux que personne, puisqu’il vient d’en graver sa propre version pour Harmonia Mundi, en janvier 2025, avec son ensemble Le Consort. Affronter en concert une œuvre que l’on a soi-même couchée sur le disque, et que pèsent trois cents ans de lectures rivales, demande un certain aplomb. Il l’a jouée comme si elle sortait de l’encre. Car il faut bien parler de lui, tant il porta la soirée. Voilà un violoniste qui pense son instrument autant qu’il en joue. Formé dans le sillage de Christie, de Minkowski et de Rousset, il appartient à cette école française qui a fait de la musicologie une seconde nature et du goût une discipline. Son archet allie la précision à la souplesse, l’ornement à la mesure ; il règne par la seule justesse du son, sans avoir jamais à élever la voix. Le Diapason d’or l’avait distingué dès 2022, pour un Vivaldi déjà accompli.
Les Arts Florissants lui offraient l’écrin rêvé. La maison que William Christie a fondée voici bientôt un demi-siècle cultive un art de la transparence où chaque pupitre garde sa voix dans l’harmonie commune. Entre le soliste et le tutti régnait une conversation d’égaux, perceptible jusque dans les regards échangés. On sortit du Palais Montcalm avec le sentiment d’une chose ronde et achevée. La soirée avait décrit un arc parfait, du mi majeur du Printemps, couleur de l’aube et des naissances, au fa mineur de l’Hiver, couleur du recueillement et de la fin ; et le vieux pari que Vivaldi inscrivit en tête de son recueil – ce « combat de l’harmonie et de l’invention » – s’y dénoua une fois de plus à l’avantage de l’invention. Ravalées par leur succès au rang d’objet décoratif, les Quatre Saisons retrouvaient ce soir-là leur stature véritable, une stature d’une méditation sur le temps qui passe, sur ces saisons de la nature où chacun lit, qu’il le veuille ou non, les saisons de sa propre vie. La musique, à ses grands moments, dit cela que les mots ne cernent qu’à peine. Langlois de Swarte et les Arts Florissants l’ont dit avec éclat.
