Théotime Langlois de Swarte © Harmonia Mundi

Vivaldi avant Vivaldi

L’Adoramus te de Monteverdi, daté de 1620 et transcrit pour les cordes, posa la première pierre. Trois minutes suffirent. Sous la déclamation grave de ce motet affleurait déjà la rhétorique dont Vivaldi ferait son miel, cette manière qu’a la musique italienne de penser en parlant. Le Concerto Madrigalesco, RV 129 du prêtre roux, prit le relais et confirma la filiation, ses voix s’imitant et se chevauchant comme dans un dialogue de chambre, tandis que Benoît Hartoin, au continuo, en tenait les fondations avec une sobriété d’orfèvre. Avec la Bergamasca d’Uccellini (1642), le sol changea sous nos pieds. Voici la rue, la danse, la basse obstinée des violoneux ambulants, ce fonds populaire d’où le grand art italien a toujours tiré sa sève. Langlois de Swarte y fut éblouissant de naturel, posant chaque variation avec une légèreté qui faisait du difficile un jeu. Puis le jeune Vivaldi parut, sous les traits du Concerto en ré mineur RV 813, écrit vers 1705. On y surprend un compositeur en plein chantier, le moule hérité de Corelli craquant sous la poussée d’une imagination trop large pour lui. Le violoniste en garda l’âpreté juvénile et se garda de la caricaturer, art (et désormais science) que possèdent les seuls interprètes guéris des fièvres de la mode baroqueuse.

Quand le Printemps éclata enfin, on crut le découvrir. Voilà la vertu d’une interprétation intelligente ; elle rend à l’oreille sa virginité. Ces gazouillis, ces ruisseaux en tierces que l’on fredonne avant même de savoir lire semblaient jaillir d’une source neuve, lavés de trois siècles d’habitude. L’Été, en sol mineur, fut le sommet de la soirée. Vivaldi y peint une torpeur accablante que l’orage menace, et l’Adagio central porta cette menace jusqu’à un point de tension douloureux. Le violon de Langlois de Swarte chantait à découvert, le vibrato réduit à un souffle, pendant que les graves grondaient sourdement sous lui. Le Presto s’abattit ensuite comme la foudre qu’il imite, d’une violence rythmique tenue d’un bout à l’autre, et la salle, saisie, attendit une seconde avant d’oser respirer.

Après l’entracte, l’Ouverture de La fida ninfa remit l’ensemble en selle et ouvrit sur un Automne de pleine vendange, ivre et dansant, que les Arts Florissants menèrent avec cette clarté de trait qui fait leur marque. Une merveille s’était glissée dans le programme : le Grave du Concerto RV 370, page rare où Vivaldi dépose les armes de l’éloquence pour murmurer une confidence, et où le silence comptait autant que les notes. L’Hiver, enfin, en fa mineur, clôtura la soirée d’une gravité d’épilogue ; son pizzicato de pluie sur les vitres et son chant mélancolique furent pris à la juste distance, celle qui sied à une saison où l’œuvre lit le déclin de toute vie.

Trois siècles d’usure

Encore faut-il mesurer le chemin qu’aura parcouru cette musique pour parvenir jusqu’à nous. À la mort de Vivaldi, en 1741, les Saisons s’abîmèrent dans un oubli quasi total ; elles dormirent deux siècles au fond des bibliothèques, et c’est tout juste si le XXe siècle naissant, un Casella, un Toscanini, songea à les exhumer. Le disque les en tira pour les ensevelir autrement, sous une avalanche de gravures. De Louis Kaufman, qui en signa l’une des premières versions modernes en 1947, aux I Musici dont l’enregistrement de 1955 s’écoula à plus de dix millions d’exemplaires ; des lectures lustrées de Neville Marriner au triomphe planétaire de Nigel Kennedy, en 1989, best-seller entré au Livre des records : les Saisons sont devenues la page de musique savante la plus vendue au monde. Il fallut la fièvre des baroqueux – Harnoncourt et Pinnock d’abord, le Fabio Biondi incandescent de 1991 ensuite, le virtuose Carmignola – pour leur rendre leur tranchant et les arracher au ronron.

Les Arts Florissants lui offraient l’écrin rêvé. La maison que William Christie a fondée voici bientôt un demi-siècle cultive un art de la transparence où chaque pupitre garde sa voix dans l’harmonie commune. Entre le soliste et le tutti régnait une conversation d’égaux, perceptible jusque dans les regards échangés. On sortit du Palais Montcalm avec le sentiment d’une chose ronde et achevée. La soirée avait décrit un arc parfait, du mi majeur du Printemps, couleur de l’aube et des naissances, au fa mineur de l’Hiver, couleur du recueillement et de la fin ; et le vieux pari que Vivaldi inscrivit en tête de son recueil – ce « combat de l’harmonie et de l’invention » – s’y dénoua une fois de plus à l’avantage de l’invention. Ravalées par leur succès au rang d’objet décoratif, les Quatre Saisons retrouvaient ce soir-là leur stature véritable, une stature d’une méditation sur le temps qui passe, sur ces saisons de la nature où chacun lit, qu’il le veuille ou non, les saisons de sa propre vie. La musique, à ses grands moments, dit cela que les mots ne cernent qu’à peine. Langlois de Swarte et les Arts Florissants l’ont dit avec éclat.