Bernard Fournier, La spiritualité de Beethoven | Les Éditions du Cerf, 2026

La fréquentation attentive de certains musicologues conduit immanquablement à une discrimination aisée, légitime et certainement nécessaire, entre deux catégories. La première permet de distinguer ceux qui dans leur parcours, auront permis des éclairages ponctuels portant sur tel ou tel aspect des problématiques, périodes ou compositeurs considérés — et cet apport représente déjà beaucoup. Et puis il faut bien le reconnaître, la deuxième catégorie confronte à une tout autre ampleur, celle où on ne peut plus hésiter à parler réellement, avec tout ce que cela implique, d’œuvres intellectuelles fondamentales. La seule mention de noms devenus des repères déterminants de la musicologie en tant que discipline à part entière des sciences humaines, suffit à ratifier ce distinguo. Évoquer Alfred Einstein, Carl Dalhaus, Charles Rosen, Theodor Adorno, Gilles Cantagrel, Jean-Jacques Nattiez — pour ne citer qu’eux — place l’exigence de réflexion et d’analyse à un tel niveau qu’en effet, en des œuvres au sens plein du terme, se sont constituées là des strates de la connaissance et de l’exploration de la musique comme champ de l’histoire de l’art, et de l’aventure des humanités. Disons-le d’entrée de jeu : Bernard Fournier appartient à la seconde catégorie. Ce constat, taxonomique et objectif, induit une considération pour l’ensemble de ce qu’il a accompli jusqu’alors, et dont La Spiritualité de Beethoven (Éditions du Cerf, 2026) apparaît à la fois comme un parachèvement et un pivot.
À considérer les nombreux ouvrages et études de Bernard Fournier autour de l’œuvre de Beethoven, on est aussi conduit à un autre constat. Si les noms pourtant essentiels de Jean Boyer, Joseph de Marliave ou Jacques-Gabriel Prod’homme ne sont aujourd’hui connus que des spécialistes, les apports considérables de la France aux études beethovéniennes semblent bien dessiner une trajectoire singulière que pour ma part je n’hésiterais pas à qualifier de « musicologie humaniste », et qui va de Romain Rolland au tournant du XXe siècle à Bernard Fournier aujourd’hui, en passant par Jean et Brigitte Massin dès les années cinquante. Trois moments cruciaux de l’approche de Beethoven, des repères esthétiques de son œuvre et de sa pensée, trois repères capitaux qui fondent en effet le pôle français comme l’un des plus importants du discours spécialisé dans l’éclairage du maître de Bonn. Dans l’œuvre de Fournier, les jalons furent décisifs, de sa thèse d’État sur la modernité du compositeur, à son essai Le génie de Beethoven (Fayard, 2016), en passant par ses analyses du corpus des quatuors (premier tome de sa monumentale Histoire du quatuor à cordes, Fayard, 2000 ; À l’écoute des quatuors de Beethoven, Buchet-Chastel, 2020) ou de la Missa solemnis (La Missa solemnis de Beethoven. Immanence et transcendance, Éditions de l’Institut du Tout-Monde, 2024), sans oublier son récent abécédaire Le Monde de Beethoven (Fugue, 2025 — voir la recension d’Alain E. Andrea sur Sostenuto). Une activité inlassable de pédagogue, de transmetteur et d’auteur qui ne s’est jamais démentie, et que j’avais eu le privilège d’évoquer avec lui pour un podcast réalisé en 2020 pour l’Institut du Tout-Monde, et consultable parmi les « Podcasts Beethoven » de Sostenuto, et à la faveur d’un petit livre d’entretiens menés avec lui, publié en 2024 sous le titre Beethoven. Les mots et la lyre.
Aujourd’hui un nouveau jalon, qui constitue le second volet d’un diptyque débuté en 2024 avec l’édition revue et augmentée en volume de ses articles sur la Missa solemnis parus dans la revue de l’ABF et rassemblés par les Éditions de l’ITM (comme nous l’expliquait Bernard Fournier en avril 2024 lors d’une soirée de présentation de son ouvrage). Un volet qui élargit la réflexion sur la spiritualité de Beethoven à l’ensemble de son œuvre, et qui apparaît à maints égards comme la quête d’une quintessence.
Une conception du dépassement et de la transcendance
À la proue de ce livre à la fois dense et clair, la brillante préface d’Alain E. Andrea (« L’Infini s’est fait musique », consultable sur Sostenuto) permet incontestablement de mettre en valeur les enjeux philosophiques de la réflexion. Le constat de départ de Bernard Fournier est quant à lui sans appel : malgré l’immense bibliographie consacrée à Beethoven, la question de sa spiritualité reste à ce jour insuffisamment étudiée, alors même qu’elle constitue une clé indispensable pour comprendre sa création. Il ne s’agit donc pas d’ajouter une interprétation psychologique ou religieuse aux innombrables commentaires existants, mais de montrer que la spiritualité est une dimension constitutive de l’esthétique et de l’écriture beethovéniennes (« La spiritualité est au fondement de sa création, elle contribue à en expliquer les ressorts » constate-t-il). Du reste, dès les fondements de sa démarche, Fournier donne au terme même de « spiritualité » un sens beaucoup plus large que celui de la simple religiosité. Dans son acception, le terme englobe à la fois le rapport à Dieu et au sacré, les registres de l’ineffable et de la transcendance, les questionnements esthétiques et philosophiques sur l’âme et l’intériorité, la question de la nature, celles de l’éthique et de la morale et l’amour de l’humanité. C’est dire si le spectre de l’enquête menée ici est vaste, la problématique renvoyant surtout à la fonction de l’art et de la musique comme moyen de dépassement de la condition humaine.
Cette ampleur même ne saurait pour autant intimider ou dépasser le musicologue, qui nous a habitués dans tous ses ouvrages, à toujours soumettre les problématiques qu’il envisage à une rigueur méthodologique à toute épreuve. Fournier refuse à la fois deux réductions, qui lui apparaissent comme les deux écueils d’un certain discours de l’analyse musicale : l’étude purement technique, impropre selon lui à rendre compte à elle seule du contenu d’une œuvre ; le commentaire purement subjectif, qui risque de projeter sur la musique des significations qu’elle ne porte pas réellement. Et selon une démarche déjà éprouvée dans ses précédentes études, il propose donc une articulation entre analyse et interprétation. L’analyse musicale sert de garde-fou, mais aussi de point d’appui à une interprétation qui cherche à atteindre le « sens » de l’œuvre. Telle est la quête de Bernard Fournier, qui fait de ses ouvrages d’irremplaçables explorations d’une sémantique de la musique. Le livre suit alors une progression très nette : identifier la pensée religieuse de Beethoven dans ses œuvres explicitement de cet ordre ; dégager de ces œuvres des gestes musicaux caractéristiques du spirituel et montrer leur présence dans la musique instrumentale ; aboutir à la Missa Solemnis, qui constitue la synthèse et le sommet de toute cette spiritualité.
À la faveur de ces trois parties, l’auteur élabore progressivement le socle intellectuel sur lequel repose son interprétation. Il le dit, la religiosité de Beethoven n’est pas strictement « catholique » à proprement parler. Elle résulte d’un mélange de christianisme, de philosophie des Lumières, de conviction humaniste, de stoïcisme, de références antiques et d’un intérêt avoué pour les philosophies orientales. Moyennant ce syncrétisme, il distingue plusieurs composantes. La conception beethovénienne de Dieu se rapporte principalement à « Dieu le Père » conçu comme éternel, omnipotent, omniscient et omniprésent. Le compositeur entretient avec lui une relation personnelle, directe, faite de prière, de confiance, de supplication et parfois, de révolte. Cette représentation de Dieu se combine à celle de la nature, notamment du « ciel étoilé » (dont le motif kantien fut important pour le compositeur), des arbres et de la forêt — il y a chez Beethoven une forme de déisme ou de panthéisme spiritualisé. À propos du paganisme et de l’Antiquité, les références à Isis, à la philosophie indienne, à la mythologie grecque et au destin dans les écrits de l’artiste (lettres et cahiers de conversation) montrent que la spiritualité ne se limite nullement au christianisme. Justement, le christianisme en tant que tel touche le musicien surtout autour des thèmes de la charité, de l’amour du prochain, mais aussi quant aux notions liées à la figure christique, à savoir la faute et le pardon, la souffrance et la rédemption. Beethoven voit le Christ avant tout comme un homme souffrant et sauveur, d’où un intérêt prépondérant pour son humanité et son sacrifice, davantageque pour le dogme chrétien de sa divinité. Ainsi conçue, la spiritualité devient finalement un système très personnel dans lequel foi en Dieu, morale, nature, humanisme et art sont indissociables.
Du spirituel en musique
Comme le précise Bernard Fournier, la musique possède selon Beethoven une fonction quasi religieuse. Elle permet le dépassement, l’accès à une réalité supérieure et même une forme de médiation entre l’homme et le divin. En s’intéressant dans un premier temps au corpus explicitement religieux du compositeur, il part d’une expression objectivement identifiable dans les œuvres liturgiques, ou dans lesquelles apparaissent des références explicites à Dieu et au sacré. L’objectif n’est toutefois pas simplement de commenter ces œuvres, car Fournier cherche ce faisant à y repérer les procédés musicaux par lesquels Beethoven transforme une idée spirituelle en réalité sonore. Les analyses engagées ici relèvent d’une démarche heuristique, le musicologue parvenant à en dégager des attitudes esthétiques, comme autant d’archétypes expressifs qu’il nomme « gestes musicaux » : élévation, verticalité de l’écriture, inspiration chorale ou hymnique, recueillement, dialogue, transformation, passage de la souffrance à la joie, transfiguration, silence, apaisement, rapport entre le grave et l’aigu, certains intervalles (notamment la quarte), ainsi que certaines architectures musicales.
C’est sans doute dans sa deuxième partie que l’analyse de Bernard Fournier, reposant sur la même rigueur, se confronte avec bonheur à la question la plus épineuse, qui consiste à savoir selon quels procédés le registre spirituel s’exprime dans la musique de Beethoven en l’absence de textes religieux, et en l’espèce, dans les œuvres instrumentales. Il sélectionne alors seize mouvements appartenant à différents genres instrumentaux : symphonies, quatuors, sonates pour piano, variations, sonates avec cordes, trio et concertos. L’enjeu est de montrer que le spirituel n’est pas attaché au texte religieux : il est induit dans les modes de composition dont Beethoven fait usage. Trois grands domaines se dégagent dès lors de l’imaginaire beethovénien. La nature tout d’abord. Dans la Pastorale, par exemple, la nature devient une expérience de communion, de reconnaissance et de dépassement. L’homme ensuite, pour qui l’amour du prochain, la fraternité, la compassion et le dialogue sont traduits par l’écriture musicale elle-même. Le dialogue instrumental est ainsi l’une des métaphores fondamentales : l’un doit écouter l’autre, entrer en relation avec lui, éventuellement intégrer ce qui lui est étranger. Enfin, la conception del’art comme dépassement. La musique permet de transformer la souffrance plutôt que de simplement la représenter (cas emblématique des Variations Diabelli, dans lesquelles Beethoven ne se contente pas de varier un thème, mais le métamorphose). Pour l’auteur, cette transformation du donné possède une portée spirituelle : il s’agit de ne pas accepter le réel tel quel mais de le transformer et de le transfigurer.
Au gré de ce panorama, la spiritualité musicale de Beethoven est donc moins une doctrine qu’une dynamique de transformation, allant de la souffrance au dépassement et menant dès lors à la joie. Fournier insiste : la joie beethovénienne n’est pas naïve, un simple état de contentement. C’est une joie conquise contre la souffrance et au-delà d’elle. « Malgré la souffrance et au-delà d’elle, la joie » reste à ce titre la formule-clé de Beethoven (Durch Leiden, Freude). Il en découle par ailleurs que le style beethovénien désigne certains traits esthétiques récurrents, qui portent tous une valeur spirituelle. Sont évoqués tour à tour : l’ascension, la verticalité, le mouvement lent, le dialogue, la transformation, la transfiguration, le silence. Dans cette nomenclature si intelligente et d’allure aristotélicienne, on retrouve la même recherche que le musicologue avait déjà manifestée dans ses études des quatuors, à savoir l’examen d’une véritable grammaire musicale — ici attachée à la spiritualité.
En synthétisant dans la troisième partie de son propos l’immense étude de la Missa solemnis qu’il avait publiée, Bernard Fournier en montre le caractère de « testament religieux et spirituel de Beethoven ». Cette messe, dont la composition aura duré plusieurs années, rassemble les dimensions religieuses, philosophiques, morales, humanistes et artistiques étudiées précédemment. L’œuvre est en soi paradoxale car si Beethoven y est extrêmement fidèle au texte liturgique, il en donne une interprétation personnelle, profondément originale. Voulant célébrer Dieu, il veut également parler de l’homme, de sa souffrance, de sa solitude face au destin et de sa capacité à créer. Dans l’inspiration de l’étude détaillée et lumineuse des différents hymnes qui avait fait l’objet de l’ouvrage de 2024, Fournier parcourt cette grande œuvre parfois si intimidante, comme le foyer de la prière et de la méditation, et une scène où se joue la lutte devant la souffrance. Se lit dès lors dans la réalisation la plus complète du projet spirituel de Beethoven, une œuvre de compassion profondément humaniste, où s’exprime son aspiration à la paix et son espérance.
Ars longa, vita brevis. Le credo d’Hippocrate ne saurait être révoqué en doute. Mais la question se pose, devant l’œuvre de Bernard Fournier : la fréquentation assidue, passionnée et insatiable d’un génie immortel comme Beethoven, s’accomplit-elle en viatique devant le temps lui-même et confère-elle un alexitère à l’accoutumance ? Ceux qui liront cet ouvrage se souviendront que tout beethovénien est un pèlerin. Dans sa recherche intranquille du sens de la musique, Fournier a accompli et poursuit, en pèlerin de la musique, une quête de la quintessence beethovénienne. En montrant combien le spirituel est devenu peu à peu une force organique, organisatrice et rectrice du langage musical de Beethoven, une manière d’exprimer en sons le dépassement de la condition humaine par la transcendance de l’art, Bernard Fournier aura magnifié son sacerdoce. Muß es sein ? Es muß sein !
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